Le prix de l’indifférence

Finalement, quand on y pense bien, ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette histoire d’espionnage de boîtes de courriels Yahoo!, fruit d’une enquête du collègue Joseph Menn de chez Reuters dévoilée la semaine dernière, ce n’est pas tant la mécanique de l’intrusion, les services secrets américains possiblement derrière l’oeuvre, ni même la servilité avec laquelle la multinationale s’est pliée à la chose.

Ce qui fait froid dans le dos, c’est surtout la temporalité des événements, le fait que ce programme de surveillance massif ait été lancé l’an dernier, en 2015, soit deux ans après les révélations d’un Edward Snowden sur la surveillance passive des univers numériques par des instances gouvernementales, deux ans après la prise de conscience des effets délétères d’une telle chose sur les libertés civiles, sur les fondements de la démocratie, deux ans après la dénonciation de ces pratiques par de multiples voix, dont celles d’intellectuels, de philosophes, d’humanistes, d’écrivains, de politiciens.

Les signaux d’alarme qu’ils ont allumés semblaient pourtant clairs : des citoyens surveillés massivement ne peuvent pas être libres ; sans présomption d’innocence, pas d’état de droits et l’indifférence générale, l’acceptation en silence de ces regards étatiques par-dessus l’épaule du citoyen connecté ne peut que poser les bases d’un monde, pas forcément plus sécuritaire, mais certainement pas meilleur. Triste actualité, donc !

Secret et télécommandé

On la résume ? Selon Reuters, en 2015, Yahoo! a, dans le plus grand secret, créé et installé sur ses serveurs un logiciel permettant de surveiller en temps réel les courriels de tous ses utilisateurs et de faire des recherches par mots clefs dans leurs contenus. L’entreprise répondait ainsi à une demande du gouvernement américain, émanant possiblement du FBI ou de la NSA. Contrairement à Apple au début de l’année, qui a été confronté au même genre de demande pour permettre à l’administration Obama d’entrer dans la vie privée des propriétaires de iPhone en obtenant les clefs de décryptage de son système, Yahoo! ne s’est pas opposé à la requête et n’a même pas cherché à la contester devant les tribunaux.

Même si, sur le grand échiquier de nos vies numériques, échiquier monopolisé par les Google, Apple, Facebook et Amazon, la compagnie a perdu son lustre d’antan, elle est toujours un acteur important de la communication en ligne par l’entremise des quelque 280 millions de boîtes de courriel qu’elle offre, dont plusieurs milliers par l’entremise de son service canadien.

Et pourtant ! Les révélations de Reuters n’ont pas ému les foules numériques outre mesure la semaine dernière, ce qui forcément laisse perplexe au regard de la menace qu’un tel système de surveillance fait peser sur des sociétés modernes. On se souvient qu’en 2013, plus de 500 penseurs du présent s’étaient mobilisés dans une pétition réclamant l’arrêt immédiat de ces programmes d’espionnage étatisé et généralisé. Cinq prix Nobel de littérature, dont Günter Grass et Coetzee  —  l’écrivain Umberto Eco aussi  —, l’avaient signée, rappelant que des individus vivant sous la menace d’un regard, même s’ils n’ont rien à se reprocher, finissent par avancer collectivement dans des mondes faits d’autocensure et d’homogénéisation des comportements. Le philosophe français Michel Foucault avait vu tout ça d’ailleurs dans son Surveiller et punir.

Pis, la surveillance passive nuit à la libre circulation des idées, contraint l’audace ou la divergence créatrice, bref, menace tous ces petits riens qui font que l’humanité évolue, au lieu de tourner sur elle-même, puis régresser.

Habitudes et dérives

Dans l’adoption des technologies, l’habitude et la désensibilisation naturelle avec le temps devant certains comportements sont depuis toujours primordiales. C’est cette désensibilisation qui a fait passer le partage sur la place publique de photos personnelles d’incongru à ciment social. Même chose pour l’égoportrait, pour le texto à table, pour la conversation téléphonique à voix haute, seul en marchant.

L’intrusion permanente des instances étatiques dans les vies numériques de tous les citoyens, au nom d’une sécurité et d’un risque zéro forcément impossible à atteindre, est peut-être arrivée à ce stade de l’acceptation sociale. Après tout, quand on passe son temps à suivre la vie des autres par-dessus leur épaule dans les univers connectés idoines, difficile de s’offusquer du regard des autres posés sur sa propre vie, y compris le regard de ceux animés par la volonté de surveiller pour contraindre. Et cette perspective, tout comme celle mise en lumière par Reuters, finalement, glace le sang.


 
3 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 11 octobre 2016 10 h 48

    Le prix de la complaisance !


    https://fr.sputniknews.com/sci_tech/201610051028060233-assange-snowden-zuckerberg-surveillance/

    • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 11 octobre 2016 15 h 34


      Merci , M. Jean - Yves Arès , j'apprécie !