L’OIF a sa place en politique

En préparation du Sommet de la Francophonie à Madagascar en novembre prochain, j’ai rencontré Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’OIF, l’Organisation internationale de la francophonie, alors qu’elle était de passage à Montréal. En plus de discuter avec elle d’économie, sujet de ma précédente chronique, nous avons évidemment parlé politique.

Ce serait un euphémisme de dire que Michaëlle Jean est convaincue par la francophonie politique, pour ne pas dire que ça l’emporte. Si vous pensez que la francophonie politique, c’est une lubie et que ça ne sert à rien, Michaëlle Jean vous attend avec une brique et un fanal.

« Pourquoi est-ce que serait fini, la francophonie politique ? L’ONU nous dit qu’on est acteur et partenaire incontournable, et on s’en retirerait ? L’Union européenne reprend nos positions dans les mêmes termes, on va se dire que l’abonné est absent. Mais non. Le train est en marche. On ne va pas faire demi-tour, ou se mettre en marche arrière. On est entendu et on est attendu. On ne peut plus être dans le repli sur soi. On va tous périr, avec cette attitude-là ! »

Alors qu’elle faisait campagne pour devenir secrétaire générale à l’automne 2014, elle en avait surpris plusieurs en affirmant qu’un des grands enjeux de l’OIF serait la sécurité. Bien des gens murmuraient : « Qu’est-ce que l’OIF va faire là-dedans ? »

Lutte contre le terrorisme

Michaëlle Jean est entrée en fonction le 5 janvier 2015, l’avant-veille des attentats de Charlie Hebdo puis de l’épicerie Hyper Cacher à Paris. Depuis, c’est la déferlante d’attaques terroristes dans l’espace francophone : outre l’attentat de Beyrouth et celui du Bataclan le lendemain, il y a eu celui de Bamako, que Michaëlle Jean a vécu de près puisque 11 employés de l’OIF figuraient parmi les 170 otages — elle déplorera même un tué parmi les 19 victimes. La triste litanie n’arrête pas là puisqu’il faut également compter les attentats à Tunis, au Cameroun, au Niger, au Tchad, à Ouagadougou et à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, sans oublier Nice cet été.

« Les chefs d’État m’ont dit : “Écoutez, on ne peut plus être chacun dans son deuil national. Ce n’est plus possible. On ne peut pas être tout seul ensemble.” »

Elle a donc organisé en juin 2016 une première conférence sur la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente. Y participaient les ministres de la Défense, de l’Intérieur, de la Sécurité publique et des Affaires étrangères ainsi que des représentants du Conseil de sécurité de l’ONU, de l’Union européenne et de l’Union africaine. « Il est venu 300 personnes. Il a fallu qu’on ouvre trois salles. C’est ça, la force de la francophonie : la capacité de rassembler. »

Une des premières interventions de la secrétaire générale au Conseil de sécurité de l’ONU concernait Boko Haram, pour rappeler au Conseil que le Cameroun, le Niger, le Tchad et le Bénin sont prêts à intervenir, mais qu’ils n’y arriveront pas seuls. « Il est important de se faire entendre pour placer nos enjeux dans leur ordre du jour. »

Si le Canada se réinvestit dans les opérations de maintien de la paix, c’est parce que l’ONU a beaucoup insisté sur ses besoins en matière de personnel militaire expérimenté et bilingue, notamment auprès de l’OIF, qui a assuré le relais. « Les policiers francophones. Les juristes francophones. D’où ça vient, sinon du réseau d’expertise et de professionnels de la francophonie ? »

Une large part des communiqués qui émanent du bureau de la secrétaire générale concernent le renforcement démocratique, surtout en Afrique : Togo, Niger, Guinée Conakry, Gabon. Outre son rôle d’observateur électoral, l’OIF y déploie plusieurs équipes qui travaillent au renforcement institutionnel, à la construction de fichiers électoraux, à la médiation.

« On regarde les mauvaises expériences, mais il y a des situations exemplaires qu’il faut voir, grâce aux populations, qui changent complètement la donne. » Elle cite la dernière tentative de coup d’État au Burkina Faso, où les citoyens sont descendus dans la rue, en refusant de voir confisquer leurs institutions, poussant les forces armées à se désolidariser des putschistes.

Elle tient la crise migratoire actuelle pour une autre preuve de la pertinence politique de l’OIF, qui concerne absolument tous les pays francophones à titre de pays de départ, de transit, d’accueil et de destination.

« Quand il y a une conférence majeure de l’Union européenne ou de l’Union africaine, l’OIF y est. Et nous leur disons : “Qu’est-ce qui amène les gens à fuir ? Plutôt que d’investir à coups de milliards d’euros dans la construction de murs, de clôtures barbelées, de centres de détention, si on prenait une partie de ces sommes pour l’investir à la source du problème, dans l’éducation, l’emploi, les incubateurs d’entreprises ?” Et ils nous écoutent très attentivement. C’est ça, l’OIF : se mettre sur le radar, avec une force de proposition. »


 
2 commentaires
  • Michèle Lévesque - Abonnée 11 octobre 2016 10 h 37

    Quel magnifique article, il donne beaucoup d'espoir - et de l'espoir avec des bras et des moyens. Merci.

  • Yves Côté - Abonné 11 octobre 2016 12 h 22

    J'ai hâte que...

    J'ai hâte que Madame Jean défende avec autant d'ardeur politique l'arrêt pour le Canada de minoriser le français au Québec.
    De même, je m'attends d'un journaliste comme Monsieur Nadeau qu'il se fasse un minimum critique face aux vantardises et aux annonces auto-satisfaisantes d'intentions d'un responsable en place; que celui-ci soit un ou une et qu'il soit à un échelon national ou international n'y changeant rien.
    Ce que je lis ici n'est pas un article de journalisme, mais un texte qui participe à une campagne de promotion...
    Quelle surprise et déception aujourd'hui pour moi que de lire celui-ci dans un journal comme Le Devoir !
    A bon entendeur, salut !