Les séguineries

Les ministres des Finances se suivent sans se ressembler chez les libéraux. Il est difficile d'imaginer deux hommes aussi différents que Gérard D. Levesque, qui a occupé le poste pendant huit ans dans le gouvernement Bourassa, et Yves Séguin.

M. Levesque avait adopté comme ligne de conduite le proverbe qui associe le silence à l'or. Les conférences de presse étaient un véritable calvaire pour lui. Lui arracher un commentaire le moindrement significatif relevait de l'exploit. Il est vrai qu'il ne comprenait pas grand-chose aux finances publiques et était en réalité le prête-nom de M. Bourassa et de son sous-ministre, Claude Séguin.

À l'opposé, Yves Séguin est probablement le ministre des Finances le plus bavard que le Québec ait connu. Les stratèges libéraux savaient parfaitement à quoi s'attendre en le recrutant, mais, à un mois des élections, il devenait urgent de trouver un titulaire crédible et il était le seul disponible. D'un point de vue électoral, il faut reconnaître que le calcul était bon. Bernard Landry faisait d'ailleurs le même, mais M. Séguin a opté pour le PLQ.

Jean Charest, qui ne le connaissait pratiquement pas, mettait sa logorrhée sur le compte de ses nombreuses années passées loin de la politique. Durant la campagne électorale, il avait même trouvé assez amusant de l'entendre conjecturer publiquement sur ses chances de lui succéder.

De toute évidence, il ne s'agissait pas d'un problème de rouille, que le temps finirait par régler. Au contraire, il semble empirer au fur et à mesure que le métier revient. Au conseil des ministres, il y a déjà un bon moment que les «séguineries» tombent sur les nerfs d'un peu tout le monde.

***

L'agacement que suscitent les soudains élans de générosité du ministre des Finances, que ce soit à l'endroit du FRAPRU ou des producteurs agricoles, ressortait clairement des récents propos de son collègue de la Solidarité sociale, Claude Béchard: «Certains de mes collègues parlent beaucoup de politique sociale, ces temps-ci; on va voir si ça va se traduire par des gestes concrets dans le budget.» Mettez-vous à sa place: qui va se faire crucifier sur la place publique, s'il n'y a pas plus d'argent consacré au plan de lutte contre la pauvreté?

Social-démocrate à ses heures, M. Séguin déclare à qui veut l'entendre qu'il ne voit pas la nécessité de la «réingénierie». La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, qui n'a jamais oublié son éviction de la présidence de la CSST, à l'époque où il était lui-même ministre du Travail dans le cabinet Bourassa, mériterait un prix de théâtre, pour avoir déclaré sans rire au magazine L'actualité: «Yves Séguin est mon meilleur ami.»

Que M. Séguin veuille jouer au plus malin avec ses collègues, ça le regarde, mais un ministre des Finances ne devrait pas mener les contribuables en bateau. Depuis le premier jour, il jurait dur comme fer qu'il n'était pas question de retomber dans l'ornière du déficit, ni cette année, ni les suivantes, même si l'équilibre budgétaire réalisé par le gouvernement péquiste était le résultat d'un tripotage comptable.

Cet engagement tenait encore il y a dix jours, quand il s'est adressé aux membres du cercle du presse du Saguenay. Vendredi, à l'issue de la rencontre fédérale des ministres des Finances, la volte-face était spectaculaire: «Je n'écarte pas un déficit ou tout ce que vous pouvez imaginer. Si la situation reste telle qu'elle est là, ce sera pour nous une situation dramatique.»

Que signifie au juste ce «tout ce que vous pouvez imaginer»? M. Séguin voulait-il laisser entendre que la solution de rechange au déficit pourrait être une augmentation d'impôt? Non seulement il parle trop, mais il termine trop souvent ses phrases par des formules vagues qui prêtent à toutes les interprétations.

***

Cette fois, c'est le premier ministre Charest que cette nouvelle séguinerie semble avoir agacé. Pas question de déficit, a-t-on assuré à son bureau. Cela ressemble beaucoup à un désaveu. Et pour cause. Si la déclaration de M. Séguin vise à faire pression sur Ottawa, elle engage pratiquement le gouvernement Charest à ne pas utiliser une éventuelle hausse des transferts fédéraux pour financer les baisses d'impôt promises.

Remarquez, on ne voit pas pourquoi la perspective d'un déficit à Québec serait un drame pour le gouvernement fédéral. Après tout, il y a d'autres provinces dans le même cas. Si le gouvernement Charest a pris des engagements inconsidérés, tant pis pour lui.

En réalité, M. Séguin a toujours su que le cadre financier sur lequel s'appuie le gouvernement Charest ne tiendrait pas, dans l'hypothèse hautement probable où le déséquilibre fiscal au sein de la fédération ne serait pas corrigé. Il en avait même averti les délégués au conseil général du PLQ dès septembre 2002.

M. Séguin peut toujours se dire déçu de la nouvelle formule de péréquation proposée par son homologue fédéral, Ralph Goodale, mais c'est sans doute mieux que ce qu'il prévoyait au départ pour l'année 2004-2005. Au début de l'automne dernier, il s'attendait plutôt à ce qu'Ottawa prenne prétexte du changement de premier ministre pour reporter d'un an les discussions sur la péréquation.

À peine six semaines avant le début de la nouvelle année budgétaire, il est étonnant qu'une issue aussi prévisible des discussions avec le gouvernement fédéral vienne soudainement bouleverser les calculs du ministre des Finances. Il est vrai que M. Séguin a fait beaucoup de promesses depuis quelques semaines. Cela finit par coûter cher, les séguineries.

mdavid@ledevoir.com
2 commentaires
  • FARID KODSI - Inscrit 8 mars 2004 21 h 29

    Les trous de mémoire de Michel David

    Le journaliste souverainiste David ose parler des séguineries du ministre des Finances actuel alors que l'ancienne ministre péquiste totalement irresponsable se permettait de commander des toilettes silencieuses au coût de 400 000$ et qu'elle avait mis le Québec dans le trou avec son compagnon d'alors Landry-bec et son mari Blanchet sans oublier que lorsqu'elle était ministre de la Santé, elle n'avait jamais été mise au courant de tous les mauvais traitements subis par les patients de l'établissement de St Charles- Borromée pour n'en nommer qu'un seul. Que faisait donc la députée durant ce long mandat de ministre de la Santé et des Finances sinon de s'occuper de sa tenue vestimentaire et du bon fonctionnement des toilettes du ministère ? Est-ce là le rôle d'un ministre responsable?

    Je pense que le journaliste indépendantiste n'a pas de leçon à donner au ministre actuel qui s'évertue à réduire la dette que lui a refilée le gouvernement précédent et à rendre le Québec plus compétitif dans le domaine de l'emploi plutôt que de perdre bon nombre de nos emplois au profit des provinces voisines qui ne se mettent pas à genoux devant les syndicats comme l'a toujours fait le gouvernement du parti québécois.

    Adieu les chinoiseries d'antan et bienvenue à une nouvelle administration des Finances publiques du Québec.

  • Marie-France Legault - Inscrit 3 avril 2004 16 h 43

    Un seul ministre de la Santé!

    Pendant le mandat du P.Q. (huit ans) il y a eu à un certain moment trois ministres de la santé...

    En avril 2004, un an après l'élection du parti Libéral, nous avons un mseul ministre de la santé. Il est très efficace, humain, et règle des problèmes laissés par le P.Q.

    Beaucoup moins de discours et beaucoup plus d'actions concrètes. Monsieur Couillard est un excellent ministre, le meilleur que nous ayons eu depuis 1995.

    Ce n'est pas la qantité de ministres qui est importante, mais la qualité.

    Cete qualité qui se manifeste par le professionnalisme, la compassion envers les malades, les personnes âgées.

    Je suis toujours impressionnée par son calme, le respect de ses adversaires, et les explications faciles à comprendre qu'il donne aux journalistes, dans les entrevues.

    Monsieur Charest a fait un excellent choix.