Des béotiens affairistes à l’assaut des cégeps

Réduire la place de la formation générale au cégep, c’est défier l’autorité de la culture qui rend libre.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Réduire la place de la formation générale au cégep, c’est défier l’autorité de la culture qui rend libre.

En tant que professeur de français (langue et littérature) dans un cégep depuis 25 ans, je sais d’expérience que les libéraux n’aiment pas ces institutions telles qu’elles ont été pensées lors de la Révolution tranquille par leurs prédécesseurs. Chaque fois que le Parti libéral du Québec (PLQ) forme le gouvernement, ce qui est en passe de devenir la normalité des choses, les cégeps sont remis en question.

En 1993, la réforme Robillard lance ce triste bal en imposant l’approche par compétences, des conseils d’administration dominés par des membres externes à l’institution et l’abolition d’un cours d’éducation physique et d’un cours de philosophie, remplacés par deux cours d’anglais.

En 2004, Pierre Reid, ministre libéral de l’Éducation, dirige un Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial, sans cacher son intention de réduire la place de la formation générale (français, philosophie, éducation physique et anglais) au cégep. La grogne populaire le fera reculer.

En 2013, Pierre Moreau, candidat à la direction du PLQ, propose l’abolition des cégeps. Il ne sera pas chef, mais Philippe Couillard le nommera ministre de l’Éducation ! En 2014, les jeunes libéraux réitéreront leur volonté d’en finir avec les cégeps et de les remplacer par des écoles de métier.

Le PLQ, c’est clair, n’aime plus les cégeps tels qu’imaginés par le rapport Parent. Le gouvernement qu’il forme actuellement a donc accueilli avec enthousiasme le rapport Demers, commandé par le Parti québécois en 2013. Ce document, principalement rédigé par un ancien directeur général de cégep, contient une attaque frontale contre la culture générale dans la formation collégiale.

Main-d’oeuvre cultivée

Photo: Michaël Monnier Le Devoir Réduire la place de la formation générale au cégep, c’est défier l’autorité de la culture qui rend libre.

Au nom de l’adaptation « aux changements survenus dans les dernières décennies », le rapport Demers, en s’inspirant du modèle ontarien, plaide pour une importante réduction de la place de la formation générale (de douze cours, on passerait à trois ou cinq) et suggère de plus de laisser les étudiants choisir ces cours. On peut y lire qu’il conviendrait « de favoriser une redéfinition locale de la formation générale », une formule qui, pour n’importe quel esprit sain, apparaît comme une puissante aberration.

C’est pour répondre à cet affligeant rapport et pour « défendre la culture » que le prof de philo Sébastien Mussi et son équipe de onze collaborateurs publient La liquidation programmée de la culture. Il s’agit d’une charge argumentée contre les béotiens affairistes qui tentent de transformer les cégeps « en antichambre du marché » et, comme l’écrit Éric Martin, en « une fabrique d’employables-exécutants sans esprit, des esclaves salariés au mode de vie uniquement économique pour qui la politique et la philosophie sont sans importance, et qui seront dès lors exclus de toute délibération ».

Personne ne conteste l’idée que les cégeps doivent former une main-d’oeuvre qualifiée, utile à l’économie du Québec. Comme le rappelle ici le sociologue Guy Rocher, ils ont notamment été créés pour cela. Le rapport Tremblay de 1962, qui est à l’origine de ces institutions, insistait toutefois sur la nécessité d’offrir une formation complète, incluant la culture générale, à tous les élèves, dans le souci de former aussi des citoyens et des personnes. Ce bel élan humaniste, note le sociologue, frappe un mur dans les années 1980-1990, alors que s’impose « la domination de l’économie » en toutes matières.

Utilitarisme et humanisme

Les Trente Glorieuses, continue Rocher, furent une période exceptionnelle pendant laquelle « nous nous sommes préoccupés des inégalités sociales, de l’humanisme, que nous avons essayé d’harmoniser avec l’utilitarisme ». Les cégeps, qui combinent formation de la main-d’oeuvre et formation du citoyen cultivé, en sont un produit.

Aujourd’hui, alors que la « norme historique » de l’acceptation des inégalités et du fatalisme économique a repris son règne, discréditant ainsi l’apport critique des sciences humaines, de la littérature et de la philosophie, il importe plus que jamais de défendre avec acharnement cette rare incarnation de « la culture de l’ère “exceptionnelle” » que sont les cégeps, conclut gravement Rocher. En accusant le rapport Demers d’« incapacité à distinguer la formation de la personne de la formation de la main-d’oeuvre », le sociologue Gilles Gagné, dans un des textes les plus virulents de ce recueil, abonde dans le sens de Rocher.

Réduire la place de la formation générale au cégep (surtout celle de la littérature et de la philosophie, mais aussi celle de l’éducation physique ; l’anglais, on l’aura deviné, n’est pas vraiment menacé) et laisser les étudiants choisir à la carte ce qui leur convient en ce domaine, c’est remplacer l’autorité de la culture, qui rend libre, par « celle du marché, de la culture de masse, du narcissisme et de l’oubli » (Bernard Émond) ; c’est trahir la jeunesse « en lui donnant l’illusion de toute-puissance au moment même où [on] la soumet aux injonctions implacables du système » (Éric Martin) ; c’est tuer l’accès à la beauté, à la vérité et au mystère du monde (Yvon Rivard), que seule la culture générale, comme le pensait Einstein, permet.

Pour noyer le poisson, Hélène David, l’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur, répète que la formation générale demeurera au programme des cégeps. Or, elle a mandaté Guy Demers pour appliquer les recommandations de son rapport. Aussi, si elle ne veut pas passer à l’histoire comme la fossoyeuse de l’exceptionnelle culture humaniste des cégeps, la ministre doit s’engager plus sérieusement à préserver la formation générale, pour tous, telle quelle.

La liquidation programmée de la culture. Quel cégep pour nos enfants ?

Sous la direction de Sébastien Mussi, Liber, Montréal, 2016, 160 pages

25 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 8 octobre 2016 02 h 50

    Ma vie, mon travail, ma course

    Il y a effectivement lieu de s'inquiéter de l'impact de la réduction de la place de la formation générale sur les jeunes esprits qui sont en pleine ouverture au monde qui les entoure. Il est facile d'imaginer que la simplification du projet de formation pour les seules fins de la préparation à l'entrée sur le marché du traval aura pour effet de réduire les possibilités de réalisation de soi à l'investissement affectif massif dans le travail, la productivité et la performance dans un monde où la concurrence entre les individus sera féroce pour "les places au soleil" qui sont limitées. Certains penseurs, comme la psychanalyste Julia Kristeva, voient les hommes et les femmes d'aujourd'hui, pressés par le stress et leur empressement de gagner et de dépenser de plus en plus d'argent pour jouir de la vie matérielle, comme faisant l'économie de cette représentation de leur expérience personnelle qu'on appelle une vie psychique. Cette réduction de la vie psychique entraînerait peu à peu la disparition de l'âme. Mais comme, selon le philosophe Gustave Thibon, "la perte de l'âme est indolore", il est à se demander comment on pourra faire pour réagir et renverser le mouvement.

    Marc Therrien

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 octobre 2016 00 h 50

      J'ai dit quelque fois deja que le gouvernement actuel au Québec est sans vision et sans ame.Former des mercenaires pour aller faire des "grosses payes" par exemple dans les Etats du Golfe ou en Alberta,ca dure pas longtemps quand "flober"son fric est tout ce qui importe quand on se croit riche mais pauvre d 'esprit.Autre raison majeure de nous libérer des libéraux.Ainsi soit-il.

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 octobre 2016 05 h 07

    C'est l'aveuglement volontaire chez les Libéraux!

    Je suis tout à fait d'accord avec l'auteur, ce gouvernement néolibéral est en train de subordonner tout à la gloire de l'économie. Il a oublié la maxime biblique que «L'homme ne vivra pas de pain seulement!»
    Dans son livre «L'âge économique», l'auteur Claude Vaillancourt, explique bien ce virage farfelu: «L'économie occupe une place démesurée dans les sociétés d'aujourd'hui. Tout ce qui existe est jaugé à l'aune des chiffres, de la rentabilité, de la rationalité économique. Valeur désormais suprême, le commerce intègre des domaines qui auparavant lui échappaient en grande partie: les arts, la vie intime, l'amitié, les émotions et les idées. De façon paradoxale, ce qui a causé la puissance de l'âge économique pourrait aussi provoquer sa perte. Le grand problème de notre époque est son incapacité de se reconnaître des limites : l'âge économique poursuit ses avancées comme une marche sans fin, sans tenir compte de la finitude de notre monde». Y'a t-il quelqu'un dans le ministère de l'Éducation qui écoute?

    • Jean Duchesneau - Abonné 9 octobre 2016 17 h 05

      Soumission volontaire des libéraux à l'idéologie multiculturaliste et aveuglement volontaire quant aux conséquences envers le peuple québécois.

    • François Dugal - Inscrit 10 octobre 2016 18 h 29

      L'aveuglement volontaire, chez les libéraux, madame Alexan est délibéré; c'est un ensemble de mesures cherchant à atteindre un but prédéterminé et bien défini.
      La grande famille libérale ne laisse rien au hasard; voilà pourquoi son succès perdure.

    • Jean Duchesneau - Abonné 10 octobre 2016 20 h 25

      Mon commentaire faisait un lapsus volontaire: béotien vs boétien à propos de la servitude volontaire de La Boétie!

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 8 octobre 2016 08 h 09

    Non!Mais enfin?

    Quand va-t-on finir de s'attaquer à l'Humanisme?Les pourfendeurs de celui-çi sont des exemples mêmes de carences intellectuelles qui les rendent insensibles à ce qui
    est Grand et Beau!

    Ces pourfendeurs-petits-comptables-au jour le jour,valets des Chambres de Commer-
    ce et de l'idéologie néo-libérale,sont-par définition-inaptes intellectuellement pour
    apprécier la grande importance d'une ouverture pleine et entière à l'Humanisme cultu-
    rel de notre Monde dans lequel règne encore et toujours une barbarie humaine com-
    mercialisante de chaire à canons sur les champs de bataille...où en ateliers d'assu-
    jettissement aux diktats manufacturiers de l'abrutissant travail à la chaîne comparti-
    menté!!

    Offrons à notre jeunesse en pleine adolescence toutes les possibilités de se cons-
    truire une tête bien faite.Cette responsabilité est parentale et gouvernementale.

  • Geneviève Laplante - Abonnée 8 octobre 2016 08 h 22

    Nouvelle appellation des libéraux

    Exposé bien senti d'une entreprise de destruction du peu de culture qui subsiste au beau pays du Québec. Qu'il est pénible de constater avec quelle indifférence on assiste au travail de sape de ces "béotiens affairistes" si bien nommés. Il faudrait peut-être leur demander où s'arrêtera leur besoin maladif de niveler par le bas.

  • Jacques Morissette - Abonné 8 octobre 2016 09 h 22

    Quand la culture humaniste dans les cégeps fait passer les chantres du capitalisme pour des minables prédicateurs, ça dérange magistralement l'église des Libéraux.