Turbulences aériennes

Dans cet environnement restreint où les passagers sont (de plus en plus) cordés, la promiscuité commande une dose additionnelle de savoir-vivre, puisque chaque petit doigt levé peut incommoder le voisin de siège, chaque personne qui s’emporte en poussant des cris d’orfraie peut en indisposer 300 autres.
Photo: istock Dans cet environnement restreint où les passagers sont (de plus en plus) cordés, la promiscuité commande une dose additionnelle de savoir-vivre, puisque chaque petit doigt levé peut incommoder le voisin de siège, chaque personne qui s’emporte en poussant des cris d’orfraie peut en indisposer 300 autres.

Ces dernières années, l’actualité du transport aérien nous gratifie régulièrement d’histoires rocambolesques de passagers au mieux inconscients, au pire hautement intoxiqués, et qu’on finit par expulser manu miltari d’un avion (parfois après avoir été tasés, scotchés à leur siège et bâillonnés par d’autres passagers), parce qu’ils se sont comportés comme de vrais butors.

Pourtant, s’il est un endroit sur Terre (juste au-dessus, en fait) où l’on devrait faire preuve de civisme et se répéter tel un mantra « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », c’est bien dans un avion.

Déjà, bien avant les attentats du 11-Septembre 2001, on ne badinait pas avec la sécurité à 11 000 mètres d’altitude. Dans cet environnement restreint où tous les passagers sont (de plus en plus) cordés comme des sardines, la promiscuité commande une dose additionnelle de savoir-vivre, puisque chaque petit doigt levé peut incommoder le voisin de siège, chaque personne qui s’emporte en poussant des cris d’orfraie peut en indisposer 300 autres. Alors, en cette paranoïaque ère post-9/11, les voyageurs furax ont d’autant plus avantage à garder leur sang-froid.

10 854
C’est le nombre d’incidents entraînés par des passagers turbulents qui ont été relevés en 2015, contre 9316 en 2014, selon l’Association internationale du transport aérien (IATA).

Malgré cela, les cas de passagers turbulents continuent de se multiplier à bord des avions du globe. La semaine dernière, l’Association internationale du transport aérien (IATA) révélait ainsi que 10 854 incidents ont été relevés en 2015, contre 9316 en 2014.

Dans la majorité des cas, les trublions des airs ont versé dans l’abus verbal, refusé de suivre les instructions des membres d’équipage ou ont eu des « comportements antisociaux ». Pire : dans 11 % des cas, des agressions physiques contre des passagers ou du personnel de bord ont eu lieu, quand ce ne sont pas des dommages à l’avion qui ont été causés.

On est en droit de se demander sous quelle pierre dormaient tous ces gens, ces dernières années, en cette époque où tout geste déplacé dans un aéronef est porté à l’attention du monde entier et se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, vidéos ou photos compromettantes à l’appui.

Car chaque fois que de tels cas font la manchette, les conséquences plus que fâcheuses de jouer les matamores des airs sont également portées à la connaissance du public et… devraient refroidir les ardeurs des passagers caractériels.

Pas plus tard qu’en juillet dernier, un Coréen qui voulait pratiquer le yoga et la méditation à l’arrière d’un avion — contre la volonté des agents de bord, s’entend — s’est mis à insulter les uns et à menacer les autres de mort. Résultat : le pilote a dû rebrousser chemin et effectuer un atterrissage d’urgence, alors que le passager rébarbatif a eu droit à 13 jours de prison, 44 000 $ d’amende et une inscription pas très brillante sur une liste noire.

Photo: iStock Une dose additionnelle de savoir-vivre est requise dans cet environnement restreint où les passagers sont (de plus en plus) cordés.

Bien sûr, nombreuses sont les raisons qui peuvent catalyser la frustration des passagers et mettre leur patience à l’épreuve dans un avion : frais accessoires qui se multiplient pour le moindre service, retards, annulations, surréservations… Sans compter l’entassement extrême des voyageurs chez certaines compagnies aériennes.

Cela dit, près du quart des passagers qui ont des comportements déplacés sont imbibés d’alcool (ou sous l’influence de barbituriques), rapporte l’IATA. Ceux qui prônent l’élitisme de l’éthylisme le font pour décompresser, déstresser, tromper l’ennui ou simplement festoyer, mais ils le font essentiellement avant l’embarquement ou en s’enfilant discrètement des rasades de gnôle apportée à bord, à l’insu des membres d’équipage : difficile, donc, de contrôler le débit de leur dalot.

Devant la recrudescence d’incidents du genre, l’IATA en appelle à un cocktail de mesures dissuasives et préventives. D’une part, elle exhorte les États à signer le Protocole de Montréal de 2014, qui leur donne des outils pour collaborer entre eux et mettre en place des mesures coercitives, à l’échelle internationale, face aux rustres aériens ; d’autre part, elle milite en faveur d’une meilleure formation du personnel des bars et boutiques hors taxes des aéroports, pour les inciter à « servir de l’alcool de façon responsable ».

Mais on pourrait aussi ajouter que, si certains aéroports engorgés et certains transporteurs surchargés ne considéraient pas les passagers comme du vulgaire bétail humain tout juste bon à remplir des sièges, peut-être que les esprits ne s’échaufferaient pas si rapidement, là-haut dans le ciel…

 

À voir en vidéo