La course perdue

Jamais, dans l’histoire récente du Québec, l’issue d’une course à la direction d’un parti n’aura été aussi incertaine. Même si l’avance d’Alexandre Cloutier a fondu au fil des semaines, il semblait que le report des voix des candidats éliminés lui permettrait de l’emporter in extremis. Cela est maintenant loin d’être assuré. Depuis un mois, bon nombre de ses partisans semblent même avoir rejoint le camp des indécis, qui ne cesse de grossir.

Si M. Cloutier pensait bien stopper la remontée de Jean-François Lisée en ouvrant les hostilités sur le front de la laïcité lors du débat de Drummondville, il a fait un mauvais calcul. Malgré tout le mal qu’on en a dit, les péquistes aimaient bien la charte de Bernard Drainville. Paradoxalement, M. Lisée en est en quelque sorte devenu l’héritier, même s’il s’était empressé de la renier après la défaite de 2014.

Le plus grand succès de M. Lisée est cependant d’avoir réussi à imposer « la question de l’urne », qui est souvent déterminante dans une élection. Il était risqué de parier que les militants péquistes, qui dénoncent le manque d’ardeur souverainiste de leurs chefs depuis vingt ans, pourraient soudainement découvrir les bienfaits du pragmatisme.

La foi de Martine Ouellet est sans doute admirable, mais la foi n’a jamais déplacé de montagnes, quoi qu’on dise. La pensée que cela prendrait un miracle pour être en mesure de tenir un référendum gagnant dans un premier mandat était cependant si déplaisante que Bernard Drainville avait été éliminé de la précédente course de facto pour avoir proféré un tel sacrilège. Ce « parler vrai » semble maintenant être devenu une grande qualité.

Alexandre Cloutier reconnaît d’emblée qu’il serait actuellement impossible de tenir un référendum avec une assurance raisonnable de le gagner. En son for intérieur, il sait sûrement que les chances de réunir les « conditions gagnantes » à brève échéance sont trop faibles pour s’engager formellement. Il s’étonne qu’on lui reproche aujourd’hui l’ambiguïté dans laquelle Pierre Karl Péladeau s’était réfugié. Comme son ex-collègue Drainville, il s’est peut-être trompé de course.

 

À défaut de référendum, la perspective d’une guerre sans merci contre le gouvernement Couillard est certainement plus attrayante que les « gestes fondateurs » proposés par M. Cloutier, qui rappellent beaucoup trop le mirage de la « gouvernance souverainiste ». Et le dernier sondage Léger-Le Devoir-Le Journal de Montréal ne laisse aucun doute sur l’identité de celui que les péquistes estiment le plus qualifié pour mener l’assaut. Libéraux, caquistes et solidaires sont également d’accord : M. Lisée est le plus qualifié pour occuper le fauteuil de chef de l’opposition.

L’affaire est loin d’être dans le sac. La résilience du PLQ, fort de l’appui indéfectible des non-francophones, ne cesse d’étonner. Au rythme où les membres du gouvernement Couillard se mettent les pieds dans les plats, l’avance de 6 points que conservent les libéraux tient presque du prodige.

Il y a un an et demi, les militants s’étaient jetés dans les bras de M. Péladeau sans vouloir entendre les avertissements de ceux qui soulignaient son inexpérience et s’interrogeaient sur ses aptitudes pour la politique. La désillusion a été brutale. On ne saura jamais dans quelle mesure M. Péladeau aurait réussi à apprivoiser son nouveau métier, mais une chose est certaine : à deux ans avant les prochaines élections, l’heure n’est plus à l’expérimentation.

 

M. Lisée a une expérience du PQ suffisamment longue pour savoir qu’à défaut de référendum, il faut donner un exutoire au besoin d’affirmation identitaire des militants. La protection du français jouait anciennement ce rôle et l’ancien conseiller de Lucien Bouchard est bien placé pour connaître le prix qu’il a payé pour avoir mis un frein à leur ardeur.

L’identité sera toujours au coeur du projet souverainiste et il est parfaitement légitime de débattre de laïcité et d’immigration, y compris de la capacité d’intégrer un nombre aussi important de nouveaux arrivants, mais parler d’AK-47 cachés sous des burkas ou d’« immigration parfaite » n’était certainement pas la meilleure façon d’aborder ces questions. Il y aura un lendemain à la course à la chefferie et il risque d’être douloureux pour le PQ, qui aura réussi à compromettre à la fois son unité et son image.

Malgré les inévitables heurts qu’elle occasionne, une course à la chefferie a pour effet de donner un certain élan à un parti, ne serait-ce que temporairement. Ce ne sera manifestement pas le cas cette fois-ci. À peine 10 % des Québécois et 27 % des électeurs péquistes croient que le PQ en sortira « plus fort ». Plus du tiers (36 %) de ces derniers croit qu’il en sortira « moins fort » ou ne savent quoi en penser. Il y aura un gagnant le 7 octobre, mais le PQ, lui, a déjà perdu sa course.

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