L’indignation à la bonne place

Dans une perspective d’un meilleur vivre-ensemble, j’avais d’abord pensé écrire sur le débat légitime relatif à la laïcité de l’État. Sur la prudence à exercer dans la tentation d’encadrer outre mesure la diversité religieuse, phénomène émergent au Québec. Mais non. Je n’ai aujourd’hui aucune envie de tenter une « analyse conciliatrice ». De m’engager dans une discussion stérile concernant la justesse de mes virgules pendant que des leaders québécois présentent aux minorités un doigt d’honneur droit comme un point d’exclamation.

Dans mon cauchemar de la nuit dernière, j’étais à la réunion du syndicat de ma copropriété. Il y avait ce monsieur. Il se présentait à la présidence du syndicat, à la suite de la démission de l’autre qui possédait notre journal, notre télévision et notre téléphone. Le nouveau monsieur, il a dit un tas de choses, certaines bien intéressantes. Puis : « En tant que candidat à la présidence, je propose que les deux femmes, là, qui proviennent de la rue Des Autres, située loin d’ici, n’aient pas le droit de porter des robes longues dans l’immeuble. D’un coup qu’elles y cachent des couteaux. » Silencieuses, les deux madames. Autant que les gouttes qui perlaient de leur front. Dans la salle commune, murmures, éparpillement d’applaudissements, grognements. Fin de la réunion.

Je me suis joint aux conversations ambiantes, abasourdi par ce que je venais d’entendre. Le consensus était de considérer le monsieur comme l’un des favoris à la présidence du syndicat. J’ai eu un haut-le-coeur qui s’est accentué le lendemain lorsque le monsieur a dit que les néocopropriétaires parfaits sont ceux issus de Paris, Bruxelles et Barcelone. S’en est suivi un débat sur le verbatim, ce qu’il a dit, ce qu’il n’a pas dit. Haïti, Shanghai. Nuances. Nuances.

Je me suis réveillé en sursaut.

Au sein de la magistrature, la crainte raisonnable de partialité disqualifie tout juge à siéger s’il subsiste une crainte, aux yeux d’une personne raisonnable, que le juge favorise ou défavorise injustement une partie. C’est que l’état d’esprit du juge soulève alors le risque qu’une partie ne bénéficie pas d’un processus équitable. N’est-ce pas à un critère similaire que nos aspirants à la plus haute fonction de notre province devraient être tenus ?

Lorsqu’un candidat à la chefferie du parti représentant l’opposition officielle suggère qu’une catégorie de personnes a une propension à cacher des bombes et des AK-47 sous ses vêtements, l’indignation collective devrait s’ensuivre de manière à entraîner la récusation de ce candidat. Pas parce que quelque loi le commande. Celle-ci reconnaît, au contraire, la liberté d’expression.

Ceci étant dit, cette liberté que nous nous accordons collectivement devrait être exercée en respect de la dignité de l’ensemble des citoyens. Quand un élu entretient des propos aussi insultants envers certains Québécois, force est de conclure qu’il en est convaincu, ou encore qu’il les alimente délibérément à des fins électoralistes, ces propos étant cautionnés par une franche partie de la population. Dans tous les cas, le sens commun indique que cet élu est dépourvu de l’intégrité nécessaire à l’exercice de ses fonctions. Si un ministre fédéral déclarait que les Saguenéens sont à risque de faire exploser des bombes dans le ROC, celui-ci serait de facto considéré comme illégitime à se prononcer sur tout sujet relatif aux Québécois. Or, il n’en est pas de même dans le cas qui nous occupe.

Alors qu’il existe au Québec des enjeux réels relatifs au vivre-ensemble, enjeux qui méritent débat, nous voilà pris dans un piège composé d’analyses stériles, de tolérance pour l’intolérant et d’intolérance pour les minorités. Le débat est à sa face même vicié par le caractère de celui qui l’engage. La conversation en cours cette semaine au sujet de la valeur de l’immigration dite économique a sa pertinence. Mais l’enjeu n’est pas là : le politicien qui a lancé cette conversation lundi a déjà suggéré qu’il se fout des immigrants. Ceci, en soi, le dépouille de toute légitimité.

Tout récemment, notre voix s’est fait entendre si fort qu’elle a traversé l’Atlantique et a mené un journaliste français à s’excuser aux Québécois. L’indignation viscérale a parlé sans besoin d’analyse. Aujourd’hui, il est temps que la société majoritaire fasse appel à cette indignation au service des minorités ici : si nos politiciens tiennent des propos aussi graves, c’est qu’ils s’autorisent de l’intolérance ambiante. Il est temps qu’une masse critique de Québécois nomment cette intolérance, la dénoncent sans détour et interdisent à nos politiciens de casser du sucre sur le dos des minorités.

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71 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 30 septembre 2016 07 h 06

    C'est un point de vue heureusement peu partagé

    «Lorsqu’un candidat à la chefferie du parti représentant l’opposition officielle suggère qu’une catégorie de personnes a une propension à cacher des bombes et des AK-47 sous ses vêtements, l’indignation collective devrait s’ensuivre de manière à entraîner la récusation de ce candidat.» (Fabrice Vil)

    C'est un point de vue. Il n'est heureusement pas partagé par beaucoup de Québécois.

    C'est que ce monsieur qui vient d'on ne sait d'où, ne semble pas être bien au courant de ce qu'il se passe dans le monde.

    Si c'était le cas, je pense qu'il serait un peu moins naïf.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 30 septembre 2016 09 h 24

      Sûr, l'exemple de J.-F Lisée était déplorable, mais M. Vel a l’indignation très sélective.

      Il aurait pu parler de cet autre monsieur qui se courbe devant la ségrégation des femmes. Une injure à ces femmes et aux textes internationaux et chartes québécoise et canadienne qui interdisent de telles atteintes. À moins que dans son «immeuble» les femmes soient séparées des hommes.

      Il aurait pu souligner que le «vivre-ensemble» –comme si on ne le pratiquait pas depuis toujours- s’accommodait très mal de religions intégristes, rétrogrades et sexistes surtout lorsqu’on impose, aux femmes seulement, des vêtements qui, oui, sont problématiques pour la sécurité et pas que pour cacher de prétendues bombes ou d’armes, mais pour la conduite automobile, par exemple. Des vêtements qui attentent à la dignité des femmes, qui tuent la civilité, base de ce «vivre-ensemble» terme que je ne suis plus capable d’entendre et qui semble avoir été inventé pour forcer l’acceptation de pratiques inacceptables. Entre autres, parce qu’on est en 2016! Des vêtements qui éreintent les droits des femmes à l’émancipation et l’égalité entre les femmes et les hommes.

      Il aurait pu parler de cette fonctionnaire qui avait le malheur d’être femme et qui ne servira plus de juifs hassidiques. Vous auriez pu parler de ces écoles où on pratique allègrement le «non vivre-ensemble», les garçons et les filles étant séparées et qui ne reçoivent pas la même éducation, en plus de ne pas vouloir s’éduquer dans nos belles écoles si «ouvertes».

      Vous auriez pu parler justement de ces écoles où on impose aux fillettes de porter le voile, un vêtement identitaire et politique.

      Vous auriez pu parler de cet article de la charte québécoise qui permet à la religion catholique de ne pas être poursuivie même si elle n’offre pas le sacerdoce aux femmes!

      Le consensus du savoir-vivre ne devrait pas se faire au détriment de n’importe quelle demande, coutume, rite, dogme!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 30 septembre 2016 10 h 24

      Erratum: on aurait dû lire: il aurait pu ... au lieu des «vous pourriez» à la fin du commentaire. Erreur de correction ;)

    • Sylvain Rhéaume - Inscrit 30 septembre 2016 11 h 53

      «Sur la prudence à exercer dans la tentation d’encadrer outre mesure la diversité religieuse, phénomène émergent au Québec.» …
      «pendant que des leaders québécois présentent aux minorités un doigt d’honneur droit comme un point d’exclamation.»

      M. Vil votre deuxième chronique n'augure pas une série très prometteuse à votre présence au Devoir.

      La tolérence, est un bien trop précieux pour qu'on la confonde avec l'indifférence ou la molesse face au dogme des religions.

      Au Québec comme ailleur, rien ne serait pire que de nous laisser enfermer dans un face-à-face mortifère entre le fanatisme des uns; quelle que soit la religion dont ils se réclament; et le nihilisme des autres.

      Le retour de la religion est inquiétante et mérite débat et encadrement et M. Lisée à le mérite de le souligner dans cette course à la chefferie.

      Mieux vaut combattre le «retour tranquille» des signes religieux, sans les confondre et sans tomber dans leur travers respectifs.

      La laïcité de l'état est le nom de ce combat.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 30 septembre 2016 07 h 23

    Qui répand des faussetés?

    J'ai entendu le discours de ce politicien! Il est un humaniste franc et ouvert. Vous avez sûrement mal compris. C'est parce qu'il ne se fout pas des immigrants qu'il a osé en parler!

    Le Québec intègre peu ou mal ses immigrants. Les responsables, eux, se tiennent cois!!! Mon indignation me semble à la bonne place!!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 30 septembre 2016 09 h 50

      Moi,je rêve toujours de faire un cauchemar lorsque je vois que des femmes sont couvertes de la tête aux pieds, où parfois on voit les yeux et qu'on ose me dire qu'elles et sa communauté, veulent un «vivre-ensemble», une société ou une laïcité «ouverte»!

      Je rêve que je fais un cauchemar lorsque j'entend un monsieur haut-placé au Québec barbu blanc, tancer les QuébécoisEs sur leur jugement sur le burkini, par exemple, sans jamais incriminer ceux qui sont derrière cette imposition, soit les muftis et autres «savants». Finalement ce qu'un tel dit c'est : ne critiquez pas ces «savants»! Je rêve que je fais un cauchemar quand j'entends dire que c'est la «liberté des femmes».

      Je rêve que je fais un cauchemar quand mes amies musulmanes et juives crient de douleur parce qu'elles ont fui des pays où des intégristes voulaient brimer leur liberté et que croyant être enfin libres, elles sont rattrapées ici par des politiciens, des bien-pensantEs et des féministes silencieuses et complices qui changent les règles pour s'«ouvrir»...

      Je rêve que je fais un cauchemar lorsque je passe devant la classe d'une école «dite arabe» où on crie: «Les filles, votre voile!» pour l'heure de la prière!

      Malheureusement, j'ai beau me frotter les yeux, ce n'est pas un cauchemar, c'est la réalité, une dure réalité .... cauchemardesque!

      La réalité d'un racisme de faibles attentes comme le souligne si bien Mona Eltahawy et Maajdi Nawaz!

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 30 septembre 2016 15 h 59

      Vous semblez convaincu, sans doute, étant un peu prophète, que l'intégrisme religieux aura le dernier mot.
      Ce rêve, qui n'est qu'un rêve et rien qu'un rêve, a sans doute rapport avec votre inconscient.
      Je ne verrai jamais la fin de la laïcité au Québec même dans 50 ans.
      C'est ma prophécie de mon inconscient, qui n'a pas connu ce que vous avez connu, mais qui a connu d'autres choses.
      Montrez moi des faits, des preuves et des prévisions rationnelles, sinon on jase d'inconscient là et de prophétie.
      Le futur n'existe pas encore : "Je promet, je promet que la journée qui s'en vient est flambant neeuvvveeee !"

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 septembre 2016 07 h 36

    Le véritable cauchemar

    Le véritable cauchemar est de trouver un article dénonçant un soi-disant racisme systémique au Québec et un autre montrant un doigt accusateur aux Québécois et les accusant d'intolérance. Un vrai travail de conditionnement à la haine de soi.

    Non, monsieur, vous ne rêvez pas. Les citoyens ont des raisons bien légitimes de s'inquiéter.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 septembre 2016 09 h 29

      "... de trouver ce matin dans les pages de Le Devoir..."

  • Serge Morin - Inscrit 30 septembre 2016 07 h 56

    À vous lire, Lisée serait l'homme à abattre et vous ne reprenez que ce que laPresse et RadioC nous rebache depuis 2 semaines.
    Rien de bien nouveau sous ce vernis infecte du multiculturalisme ou la moindre critique est associée à du racisme.
    Vous faites des interprétations convenues avec le PLQ et votre humanisme de facade vous déshonore.
    Chroniqueur?

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 30 septembre 2016 10 h 56

      Vous avez hélas trop raison, M. Morin.

    • Charles Reny - Abonné 30 septembre 2016 12 h 32

      Cela en effet sent la commande politique. On croirait lire un texte écris par Justin Trudeau

    • François Dugal - Inscrit 30 septembre 2016 14 h 11

      Monsieur Justin Trudeau n'écrit pas de textes, monsieur Reny, son équipe de spripteurs et de scénariste le fait pour lui.

    • Claude Lemire - Abonné 30 septembre 2016 20 h 45

      Il est désespérant de constater que le directer du DEVOIR a congédié Lise Payette pour la remplaçer par ce Monsieur Vil !

  • Gilbert Turp - Abonné 30 septembre 2016 08 h 03

    « Comment vivre ensemble », de Roland Barthes

    Ce texte du penseur français date de 1973, mais me paraît être la chose à lire en ce moment.
    En bref, (si je l'ai bien lu) il estime que le vivre-ensemble est applicable à petite échelle, celle des groupes sociaux et des communautés se reconnaissant déjà des affinités.
    À plus grande échelle, soit celle de la société, le vivre-ensemble est non seulement illusoire mais possiblement innapplicable.
    À l'échelle de la société, il faut plutôt chercher le bien commun ; ce qui, à mon avis, implique nécessairement des lois.
    Je vous en recommande vivement la lecture.

    • Fabrice Vil - Inscrit 1 octobre 2016 06 h 51

      Bonjour M. Turp,

      Je prends bien note de cette recommandation de lecture. Bonne journée à vous!