Compagnons de déroute

Il y aurait encore quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Dans ce monde de « consciences pures et de chiottes propres », il flotte parfois comme une odeur de rêves avortés, de désespoir et de misère lente.

C’est en tout cas l’avis d’un Estonien en cavale, infiltré dans un camp de réfugiés de la Croix-Rouge qu’on a installé dans un trou perdu de la campagne danoise. Mais c’est peut-être à cause de l’odeur difficile à supporter de ses voisins de chambre népalais, africains ou bangladais. Ou tout simplement parce que lui-même ne se lave plus.

Bel exemple de picaresque moderne, Le voyage de Hanumân d’Andreï Ivanov, un Estonien russophone « apatride » né en 1971, est une sorte de Voyage au bout de la nuit semi-autobiographique. Compagnons d’infortune, un Estonien et un Indien qui ne se quittent pas d’une semelle vont dériver ensemble dans une nef des fous de demandeurs d’asile et de clandestins, pourrissant dans l’attente « comme des légumes que personne n’a achetés ». Réduits à enrager contre le confort policé qu’ils observent, pour ainsi dire, de l’autre côté de la vitre.

À l’aube des années 2000, jeté dans un mouvement « d’éternel non-retour » vers son pays natal où des ennuis avec la mafia locale l’ont forcé à se faire oublier le plus longtemps possible, le narrateur sans but, Eugène, est tenu pour mort par tous ses amis.

Cette paire beckettienne à la Vladimir et Estragon, clochards célestes accrochés l’un à l’autre comme la misère sur le pauvre monde, est réduite à faire les poubelles la nuit pour alimenter son petit trafic de nourriture périmée ou de bouteilles vides. Avec l’espoir de pouvoir ensuite acheter assez de hasch pour en revendre à profit, avant de se soûler, de s’assommer d’herbe ou d’aller rendre visite à quelque prostituée sans visage. En gros : essayer d’oublier un moment trop court sa vie de chien errant et de crève-la-faim.

Personnage protéiforme

Moulin à paroles, « paranoïaque fini », mal engueulé, instable, contempteur grotesque et hilarant du Danemark (comique surtout, j’imagine, si l’on n’est pas Danois), Hanumân peut se faire passer à volonté pour un Arabe, un Pakistanais ou un Péruvien. Par-dessus tout, celui qui porte le nom du dieu-singe dans la mythologie hindoue est obsédé par un objectif unique et sans la moindre originalité : atteindre un jour les États-Unis, sorte de nirvana où il pourra enfin prendre abri sous le grand manteau vert américain.

« Il concoctait ses histoires avec un tel art qu’on ne pouvait guère distinguer le vrai et la fable, et débusquer la vérité, ou son ombre, sous une montagne de bobards. Ses monologues fantasmagoriques étaient pleins de personnages et d’événements historiques qui n’avaient jamais existé et qu’il inventait à mesure. S’il commençait à pleurer, ça pouvait aller jusqu’à la toux, au bégaiement. »

D’abord passé par la Grèce et l’Italie, qu’il déteste autant que le Danemark à toute occasion (cette « boîte à sardines »), dentiste amateur qui est la terreur des molaires molles de son entourage, l’Indien est une vraie boîte à surprises. Dans tous les cas, inutile de le contredire. « Autant se suicider. » Un personnage, un vrai.

« Presque toute la merde du monde était concentrée en ces murs, avec tous ces déchets, cette crasse, ces voleurs, ces drogués, ces terroristes en fuite, ces simulateurs, ces trafiquants, ces crapules, ces faux jetons, ces bluffers qui se font passer pour des réfugiés, ces tricheurs qui sont venus ici pour y mener la bonne vie et qui se retrouvent dans ce poulailler, ce cloaque puant. »

Après quelques mois à errer au Danemark, Andreï Ivanov a lui-même vécu durant deux ans dans un camp de réfugiés en mentant sur son identité. Il a depuis longtemps repris pied, est revenu en Estonie et raconte à qui veut l’entendre qu’il a beaucoup lu Céline. Le voyage de Hanumân, réjouissons-nous, est le premier tome d’une trilogie scandinave.

Une galerie de personnages à la limite de la folie. Des naufragés sans papiers pris dans les spirales de l’autodestruction, pour qui la rage et le mensonge sont des moyens de survie. Parfois bête et méchant, porté par une narration bondissante qui nous fait cavaler entre humour, désespoir, névrose et folie contagieuse, le roman d’Ivanov est une magnifique découverte.

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Le voyage de Hanumân

Andreï Ivanov, traduit du russe par Hélène Henry, Le Tripode, Paris, 2016, 448 pages

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 2 octobre 2016 09 h 17

    L'estonien Ivanov

    Avec un patronyme russe, et qui écrit en russe ? Vestige du colonialisme soviétique dans les pays baltes.