Un champ de sables mouvants

En allant lui-même au front du scandale des commandites, Paul Martin a balancé toutes les règles conventionnelles de la gestion de crise par la fenêtre. Sa présence sur toutes les tribunes a été qualifiée de suicidaire par bon nombre d'observateurs qui ont noté qu'elle avait pour effet de lui faire porter le linge sale de son prédécesseur. Elle a également fait frémir le caucus libéral. Les députés gouvernementaux ont passé leur rencontre hebdomadaire de mercredi dernier à supplier le premier ministre de passer rapidement à autre chose.

Mais c'est à un tout autre auditoire que s'adressait M. Martin, c'est-à-dire aux électeurs qui ont déserté massivement le PLC dans la foulée de la publication du rapport de la vérificatrice générale. Pour l'essentiel, il s'agit de gens pour qui l'attrait principal du PLC réside vraisemblablement en Paul Martin plutôt que dans les politiques libérales. Dans les circonstances, il est sans doute le seul qui puisse encore les ramener au bercail.



***

Personne ne devrait se surprendre de ce que le scandale des commandites ait profité à premier titre à l'extérieur du Québec au nouveau Parti conservateur. À 27 % dans les intentions de vote, le PC est encore à 10 points du score combiné de l'Alliance canadienne et des Tories aux élections générales de 2000.

Ces chiffres laissent entendre que la remontée du parti dans les sondages résulte du retour à la maison de bon nombre d'électeurs qui avaient voté bleu au dernier scrutin, mais qui ont par la suite tourné le dos à la nouvelle formation. On peut présumer que la plupart d'entre eux sont des tories qui avaient préféré se rallier aux libéraux de Paul Martin plutôt que de cohabiter avec l'Alliance.

Leur décision a de fortes chances de ne pas être définitive, ne serait-ce que parce que le parti n'a encore ni leader ni programme électoral. Le résultat de la campagne au leadership conservatrice le mois prochain aura un impact déterminant sur la constance de leur appui à la nouvelle formation.

Leur profil donne à penser par exemple qu'ils sont susceptibles d'être plus sensibles aux charmes centristes de l'ancien ministre ontarien Tony Clement qu'à ceux de Stephen Harper ou de Belinda Stronach. Le premier risque d'être trop identifié à l'Alliance à leur goût; la seconde n'a clairement pas les attributs d'une aspirante sérieuse au poste de première ministre.

Devenue le premier choix des libéraux à cause de son inexpérience et de la place qu'occupe l'argent dans sa campagne, Mme Stronach voit d'ailleurs ses chances de l'emporter auprès des membres conservateurs fondre comme neige au soleil depuis que la fortune semble devoir sourire davantage à son parti aux prochaines élections.

À moins que les éminences grises conservatrices qui ont eu l'idée saugrenue de propulser une néophyte unilingue dans la course ne convainquent leur candidate de se désister en faveur de son compatriote ontarien, leur opération aura eu comme seul résultat de servir le leadership du nouveau parti à Stephen Harper sur un plateau d'argent.

***

Le chef du NPD, Jack Layton, s'est empressé la semaine dernière de prédire que la reconfiguration du paysage politique fédéral allait assurer au NPD le reste du pouvoir dans le prochain Parlement. Il s'agissait d'abord et avant tout d'une manoeuvre défensive.

Le tremblement de terre qui a ébranlé les libéraux dans l'opinion publique depuis le rapport de la vérificatrice générale n'a pas permis au NPD de gagner du terrain; il risque même de compromettre les gains réalisés par le parti depuis un an. C'est que, dans le passé, la perspective d'un gouvernement conservateur a eu pour effet de faire fuir des sympathisants néo-démocrates dans le camp libéral, jugé plus susceptible de bloquer la route du pouvoir à la droite.

En insistant sur la perspective d'un gouvernement minoritaire libéral, Jack Layton tente de faire passer le message aux fragiles partisans qu'il a acquis depuis un an qu'un vote pour le NPD aux prochaines élections se traduirait par une influence importante de la gauche sur un éventuel gouvernement Martin plutôt que par un gouvernement dirigé par Stephen Harper.

***

C'est au Québec que la crise a fait perdre le plus de plumes aux libéraux. Depuis quelques jours, le Bloc québécois atteint des sommets inégalés dans les intentions de vote depuis l'époque de Lucien Bouchard. Mais pour combien de temps? Depuis deux ans, le Québec a été la scène de mouvements d'opinion aussi rapides que considérables. Qui a oublié l'escalade fulgurante de l'ADQ dans les sondages de la deuxième moitié de 2002 et sa dégringolade au cours de la première moitié de 2003? À la même époque l'an dernier, le Parti québécois semblait en piste pour un troisième mandat consécutif. Sept semaines plus tard, on a assisté à l'avènement d'un gouvernement majoritaire libéral. Et, moins d'un an plus tard, une pluralité d'électeurs voudraient lui montrer la porte.

Tout cela pour dire que le nouveau paysage politique fédéral est loin d'être coulé dans le béton. Les sondages du week-end indique que Paul Martin a au moins réussi à freiner la chute de son parti dans les intentions de vote. Mais même si M. Martin réussit à se sortir des sables mouvants des commandites, on peut se demander à quoi il s'accrochera pour effectuer un véritable redressement. Chose certaine, ce ne sont pas les idées vaseuses de son récent discours du trône qui vont lui être d'un grand secours.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.