Technologie: La démocratie en ligne, une utopie?

À quelques jours du dépôt, par le député libéral Henri-François Gautrin, du projet de gouvernement en ligne de l'État québécois, il serait fort surprenant de voir ce projet contenir quelque esquisse que ce soit de gouvernance électronique. Soyons réaliste, à moins que M. Gautrin ne nous surprenne agréablement, il serait beaucoup plus juste de parler d'administration publique en ligne ou e-administration.

La gouvernance en ligne, ça n'existe pas. Ni ici au Québec, ni même au Canada, ni ailleurs dans le monde. À peine quelques minuscules esquisses dans certains pays scandinaves, la France et les États-Unis. Or, il se trouve que l'on galvaude passablement l'expression «gouvernement en ligne» alors qu'un peu partout sur la planète nous n'en voyons nulle trace. Et que dire des concepts de démocratie en ligne? Une utopie?

Selon Michel Cartier, qui publiait récemment sur le carnet Web ConstellationW3 un billet sur la question, «on discute abondamment ces jours-ci de gouvernement en ligne en ignorant qu'on parle en fait de trois concepts différents: la e-administration, le e-gouvernement et la e-démocratie. Ce sont là trois degrés d'implication des citoyens dans les décisions qui les concernent et qui doivent s'articuler dans un plan de société (...)».

Or, d'expliquer le professeur en communications, un tel plan se doit d'intégrer les acteurs et les ressources dans un espace-temps défini, afin de redéfinir les rapports de la société à l'État.

Au cours des deux prochaines semaines, nous ferons donc le tour de la question, afin d'examiner quels sont les enjeux et les défis de ces trois concepts.

E-administration

L'administration publique en ligne, la première de trois grande étapes, est actuellement le premier grand défi des gouvernements en place. Cette première étape se veut cruciale dans un processus global qui vise à offrir aux citoyens des services interactifs, tout en prétendant faire des économies. C'est le courant de la simple réingénierie gouvernementale, de l'envoi électronique de sa déclaration de revenus, du renouvellement des permis en ligne, etc., où le citoyen n'est qu'un simple client.

Bref, pour parler simplement, aux formulaires déjà en ligne, nous ne faisons qu'ajouter un simple bouton «Envoyer» pour que le traitement des données se fasse électroniquement. Cela permettra donc de traiter plus rapidement, et en plus grande quantité, les informations provenant des citoyens de toutes les régions.

Cependant, il convient de faire voler en éclats un mythe, à savoir que ce processus épargne aux citoyens bien des tracasseries administratives. Qu'arrive-t-il lorsqu'un citoyen doit faire face à un problème qui ne correspond pas précisément aux petites cases du formulaire?

Ce qui nous conduit à un autre mythe persistant, celui qui consiste à affirmer que l'implantation de tels services permettra l'élimination de fonctionnaires sur le grand autel de la réingénierie, et que le site du gouvernement se métamorphosera en un immense self-service. Quel que soit son degré de sophistication, une machine ne pourra jamais remplacer un commis de l'État. Ni aujourd'hui, ni demain. Qui pourra régler le problème de notre citoyen dont le problème ne correspond pas précisément aux petites cases du formulaire en ligne? Poser la question, c'est y répondre. Tous les problèmes ne peuvent se régler au guichet automatique.

De plus, un incroyable défi guette l'État québécois, celui de créer une administration publique en ligne qui harmoniserait les activités des 26 ministères qui, soit dit en passant, fonctionnent tous en silo, tout en adaptant les interfaces aux cultures des utilisateurs de ces services. Qui dit défi, dit aussi risque d'un dérapage. Or nous avons vu dans le passé, les coûts (et les échecs) qui peuvent être associés à de tels projets. GIRES dites-vous?

L'approche de GIRES consistait à structurer le projet autour des intentions d'une vingtaine de ministères (l'offre). Ne serait-il pas plus pertinent d'aborder le problème par l'autre extrémité de la chaîne de communication, à savoir les besoins des utilisateurs (la demande)? Encore une fois, poser la question...

Même l'administration publique en ligne du Canada, cette fameuse initiative canadienne de Gouvernement en Direct à laquelle on applaudit un peu partout dans le monde, n'est pas à l'abri d'un GIRES. Dans son rapport annuel, la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, ne se gêne pas pour relever de graves lacunes dans cette e-administration et de mettre en garde le gouvernement fédéral devant les risques d'une éventuelle dérive.

Selon Sheila Fraser, à deux ans de l'échéance pour les derniers travaux de l'initiative canadienne du Gouvernement en direct (GED) (un projet total de deux milliards de dollars, rien de moins), le gouvernement fédéral n'a toujours pas établi des atteintes claires, ni réglé certaines questions juridiques complexes. De plus, à moins d'assurer au GED un financement à long terme, ce projet risque de devenir un instrument coûteux et sous-utilisé.

Et les systèmes informatiques dans tout cela?

Impossible de parler d'administration publique en ligne sans aborder l'informatisation des systèmes. Il semblerait que toutes les compagnies à trois, quatre et cinq lettres d'ici et d'ailleurs se pourlèchent à l'idée de vendre leurs solutions à prix fort. Or, dans le domaine de l'informatique, il y a rupture. La mondialisation, Internet et l'émergence des nouvelles clientèles exigent que l'on développe différemment les systèmes.
- Les normes ouvertes

Il faut favoriser l'utilisation des normes ouvertes, non seulement parce que c'est une tendance qui s'affirme de plus en plus dans le monde industriel, mais aussi à cause des coûts énormes qui seront liés à l'avenir à l'utilisation des systèmes propriétaires. De plus, le gouvernement est le fiduciaire des données publiques. La libre utilisation de celles-ci ne doit en aucun cas être liée à l'utilisation d'un progiciel ou d'un contrat donné à une société.
- Une architecture intégrée de l'information

Il ne faut plus additionner les approches de différents ministères mais développer un thésaurus commun favorisant un accès standardisé à tous les sites gouvernementaux pour tous les citoyens. Cela suppose le développement d'un procédurier de production des contenus, d'une politique de validation de ces contenus par des groupes témoins ainsi qu'une évaluation de la satisfaction des clientèles.
- Une réduction administrative

Développer des services télématiques, en particulier pour les PME, capables de réduire la paperasse administrative.

La semaine prochaine, nous aborderons les défis et les enjeux d'un véritable gouvernement en ligne et de la démocratie virtuelle, des concepts qui ne devraient pas voir le jour, s'ils sont bien implantés, avant... 2020 à 2025.