Médias: Conquérir les esprits

Nous aimerions bien pouvoir écouter la nouvelle chaîne de télévision al-Hurra pour juger nous-mêmes de sa programmation. Mais al-Hurra ne s'adresse pas à nous, Québécois entourés de bancs de neige.

Basée à Washington, al-Hurra est la nouvelle chaîne arabe financée par le Congrès américain, distribuée par satellite dans les pays arabes. La chaîne compte 200 employés, elle a des bureaux dans différentes villes du Proche et Moyen-Orient, et elle a bénéficié d'une aide de 62 millions de dollars américains, fournie par le Congrès américain pour sa première année d'exploitation. Inaugurée le 14 février elle veut directement concurrencer les chaînes arabes comme al-Jazira du Qatar et al-Arabiya de Dubai.

Il s'agit d'une nouvelle étape dans le formidable exercice de propagande du gouvernement américain, obsédé par l'idée de contrer le discours anti-américain dans cette région. Le gouvernement Bush avait déjà financé l'année dernière le lancement d'une radio, Radio Sawa, ainsi que de hi!, un magazine pour jeunes sur la culture et la vie américaine distribué dans 14 pays de cette région du monde.

Il ne s'agit pas de sombrer dans l'angélisme: il existe bel et bien dans certains pays arabes un discours anti-occidental virulent qui a de quoi inquiéter sérieusement. Mais on peut douter que la meilleure façon de contrer ce discours soit de faire directement financer des médias par le gouvernement américain le plus idéologique depuis les années 50.

La nouvelle chaîne de télévision veut présenter des informations et des émissions d'affaires publiques, mais également des reportages sur la santé, les spectacles, le sport, la mode, la science et la technologie. Son but est de promouvoir la démocratie, objectif louable en soi, mais on pourrait soutenir que la meilleure façon de promouvoir la démocratie et la liberté de presse dans la région, ce serait plutôt par une information libre gérée par les Arabes eux-mêmes, comme semble le faire al-Jazira. Mais Washington n'a aucune confiance en al-Jazira, que le très subtil secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a déjà accusée d'inciter à la violence contre les Américains.

De toute façon, il semble que dans l'esprit de Rumsfeld n'importe quel média qui ne fait pas la promotion enthousiaste du gouvernement républicain actuel doit être considéré comme un ennemi potentiel.

Le lancement de ces différents médias par le gouvernement américain dans les pays arabes peut être mis en relation avec l'attitude générale du gouvernement Bush envers les médias de son propre pays. Sur ce sujet il faut lire le prestigieux magazine New Yorker du 19 janvier dernier, qui publiait un long reportage de 15 pages, très fouillé, intitulé la «Forteresse Bush», reportage qui démontrait comment ce gouvernement est préoccupé par le contrôle des médias.

Le journaliste Ken Auletta raconte d'ailleurs dès le début de l'article une anecdote révélatrice: en août dernier le président Bush avait tenu à Crawford au Texas un événement social, un barbecue, pour certains membres de la presse. Selon plusieurs témoins, un reporter lui avait demandé comment il faisait pour savoir ce que le public pensait (Bush est réputé pour s'intéresser plus aux pages sportives des journaux qu'aux informations générales). Bush lui avait répliqué: «Vous faites une hypothèse énorme... celle qui voudrait que VOUS représentez ce que le public pense...»

Le New Yorker présente plusieurs témoignages démontrant que la Maison-Blanche fait tout pour contourner la presse. Le président gère la Maison-Blanche comme un conseil d'administration privé où personne ne parle. Il n'a accordé aucune entrevue au New York Times, ni à Dan Rather de CBS, ni à Peter Jennings de ABC (ce dernier ayant interviewé tous les présidents américains depuis Nixon), se méfie des hebdos comme Time et Newsweek, donne ses conférences de presse au compte-gouttes et accorde ses faveurs à quelques reporters soigneusement choisis. Bush croit profondément que la presse est partiale, et, selon son conseiller Karl Rove, il voit la presse en général comme étant «élitiste», convaincu que «le background socio-économique des journalistes n'a rien en commun avec celui de la majorité des Américains» (c'est une opinion qui passe vraiment sous silence le fait que la moitié des Américains n'avaient pas voté pour Bush en 2000!)

La méfiance de Bush envers les médias se double d'un autre phénomène, qui n'a rien d'idéologique celui-là mais qui finit par peser lourd: selon le New Yorker, George W. Bush serait, de mémoire récente, le président américain qui «passe» le plus mal à la télévision, qui semble le plus mal à l'aise devant une caméra.

On fera par ailleurs remarquer que autant l'administration américaine actuelle se distingue par sa méfiance des médias, autant on a rarement vu certains médias s'aligner de façon aussi servile sur le point de vue officiel, comme ce fut le cas avec le réseau Fox pendant la guerre contre l'Irak.

Terminons par une prédiction assez facile: si Bush perd l'élection en novembre, devinez qui il blâmera?

pcauchon@ledevoir.com