Arnaque sur des fiducies: Quand la cupidité contamine toute la chaîne financière

Il y aurait pas mal moins de fraudes si les victimes d'opérations douteuses ne contribuaient à leur propre malheur en recherchant un gain aussi facile que mirobolant. La police a beau lancer des mises en garde aux retraités et aux gens peu instruits en finance, toute une industrie de l'arnaque réussit encore à en tromper plusieurs, sinon à les ruiner. Heureusement, pense-t-on, des institutions fiables sont fortes en placements, et leur expérience offre une protection contre les pièges du marché. Erreur.

Une brochette impressionnante d'institutions québécoises — fondations, fiducies, caisses de retraite, banques et riches familles — tentent de récupérer des sommes imposantes qu'elles ont perdues dans des investissements spéculatifs aux États-Unis. Certaines ont inscrit une poursuite, en Floride, dans l'espoir d'obtenir d'une banque, d'une firme comptable et d'administrateurs à qui elles s'étaient fiées des centaines de millions qu'elles ne peuvent reprendre d'un fonds de placement, aujourd'hui fermé par les autorités.

Le fiasco est significatif. Il ajoute à la saga des scandales des dernières années aux États-Unis. L'appât du gain a mené de grandes sociétés et leurs gestionnaires à piller les biens d'actionnaires, de retraités et de clients. Certaines de ces entreprises ont dû déclarer faillite ou verser de fortes amendes, et leurs dirigeants, prendre parfois le chemin de la prison. Mais c'est souvent le même appât du gain qui a mené à la ruine les investisseurs qui ont prêté foi à ces magnats des affaires, aux firmes conseils qui en recommandaient les actions et aux analystes censés en scruter la valeur.

Que celui qui met au jeu son propre argent puisse un jour le perdre, voilà une sanction bien prévisible, sinon méritée, dira-t-on. Mais qu'en est-il de l'argent d'autrui?

Apparemment, la cupidité tend à contaminer toute la chaîne financière, allant du chef de l'organisation, dont la rémunération grimpe avec le rendement, jusqu'au simple cotisant, qui mise sur une retraite dorée, en passant par les intermédiaires qui touchent leur commission au passage. Cette philosophie qui prône la prime à la performance minimise les dangers du conflit d'intérêts, de l'ambition déréglée et de l'irresponsabilité sociale. Le phénomène n'est pas nouveau, mais chaque génération, dirait-on, doit en faire l'amère expérience.

Quand un fonds investit dans une entreprise qui exploite des enfants ou qui explore une mine d'or inexistante, les fiduciaires plaident ignorance et bonne foi. Mais leur déconvenue est rarement le fruit du hasard.

Les sociétés américaines «négligées» — petites, mais prometteuses — où des gestionnaires de Bombardier, de la Caisse de retraite de l'Université de Montréal, de la Banque nationale ou de Desjardins ont malencontreusement placé des millions, n'avaient guère d'activités ni de revenus. D'où l'inévitable déconfiture. Mais auraient-elles fait fortune et enrichi ces institutions québécoises que pareils placements auraient pu être tout aussi discutables. Dans un cas comme dans l'autre, peut-on croire, l'investissement aurait été fait, non pas à la suite d'une enquête sérieuse, mais d'après une confiance visiblement mal placée.

Un abîme

Quel motif peut porter quiconque à faire confiance à une société inconnue, si ce n'est la quête aveugle de l'enrichissement?

Les institutions et les familles du Québec qui ont été flouées dans cette affaire ne sont pas les seules à avoir subi des pertes importantes. Mais leurs pertes représentent une portion considérable de ces investissements engloutis off-shore. Les riches familles qui ont été victimes de l'escroquerie n'ont pas de comptes à rendre au public. Mais les organismes qui agissent à titre de fiduciaires devraient, non seulement s'en expliquer aux gens dont ils gèrent les épargnes, mais faire publiquement la lumière sur les circonstances et les causes d'une si grave mésaventure.

Mais déjà il apparaît que certains des objectifs sinon des principes de fonctionnement de ces investisseurs doivent être révisés. La règle de la sécurité des fonds devrait l'emporter sur celle du plus haut rendement. Les placements spéculatifs n'ont pas leur place dans les régimes de retraite. Plus encore, les principes d'une économie saine, d'un développement durable et d'une finance socialement responsable devraient faire partie de leur politique de placement.

Certes, tous ces fonds détenus en fiducie ne sont pas engagés dans des sociétés à risque, et une bonne part en est normalement placée dans des obligations garanties. Mais entre le risque inévitable et le placement spéculatif, il y a un abîme qu'elles ne devraient pas franchir.

Justement, ironie de l'histoire, deux ans avant que n'éclate ce scandale des fonds spéculatifs, l'Université de Montréal adoptait une politique d'achat et de placement «responsable». Elle était le deuxième établissement du genre à devenir un investisseur «éthique», après l'Université de Toronto. De plus en plus d'institutions s'éveillent ainsi, non seulement à leur responsabilité, mais à leur influence comme acheteurs de biens et de services, chez elles et à l'étranger.

Quelques investisseurs institutionnels ont appris, ces années-ci, à faire entendre leur voix et même à faire sentir leur pouvoir dans les sociétés où ils placent des fonds importants (surtout quand le placement ne rapporte pas autant qu'ils s'y attendaient). Mais la plupart répugnent encore à prendre place aux conseils d'administration ou à exiger des changements aux pratiques relatives à l'environnement, aux droits des travailleurs ou simplement au respect des lois.

Toutefois, pour être pertinent et efficace à cet égard, l'investisseur ne doit-il pas être le premier à souscrire à une éthique exigeante?

Dans le cas présent, les investisseurs floués misent, au procès qu'ils ont intenté, sur les fautes déontologiques présumées de banquiers, de comptables et d'administrateurs qui les auraient induits en erreur. En règle générale, estime leur avocat, des fraudes de ce type ne peuvent pas réussir «sans la complicité des fournisseurs de services». Le tribunal leur donnera peut-être raison, mais les remboursements pourraient, le cas échéant, être moindres qu'ils l'espèrent si jamais le juge leur faisait porter une part du risque spéculatif.

Les caisses de retraite et les maisons de placement inondent de paperasse financière les gens qui leur confient leurs épargnes et la sécurité de leurs vieux jours. Mais la plupart des citoyens n'y comprennent pas grand-chose. Ce n'est donc pas des cotisants et des retraités qu'on peut attendre une réforme des politiques ou la surveillance des pratiques. La finance est peut-être plus transparente qu'autrefois, mais elle n'est pas nécessairement plus compréhensible. Les garde-fous doivent venir d'ailleurs, et d'abord des pouvoirs publics.

L'éthique et la gouvernance ont la cote dans les milieux d'affaires, mais des entreprises parmi les plus importantes et les plus puissantes, telle Power Corporation, voient d'un mauvais oeil une intervention législative dans les règles d'administration des grandes sociétés. Pareille réticence est peut-être justifiée dans certains domaines d'activités, mais sûrement pas quant aux fonds qui relèvent de la sécurité des revenus de retraite. La gestion quasi secrète qui est typique de Power contribue sans doute à ses succès d'affaires en Chine. Mais les sociétés de placement et les fiducies qui entendent agir de manière socialement responsable ne trouveront pas là une inspiration valable.

Bref, la cupidité fait partie du «modèle québécois». Il n'est pas trop tard pour y mettre un frein.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
1 commentaire
  • Gaston Hénault - Inscrit 23 février 2004 11 h 04

    Je suis un retraité

    M. Jean-Claude Leclerc

    Je suis le premier a réagir à votre message ce qui me chagrine un peu, car je pense que les dirigeants des fonds de retraite et les clubs d'âge d'or ont une obligation d'imformer leur membres, surtout par les temps qui court avec les scandales financés? une autre article pour rappeler à ces dirigeants leur obligations!

    En mettant un peu de mordant dans votre article.