Une vie, d’un cirque à l’autre

Une scène d’«Alegria», un des spectacles qui portent la signature, entre autres, de Gilles Ste-Croix
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse Une scène d’«Alegria», un des spectacles qui portent la signature, entre autres, de Gilles Ste-Croix

Je me suis plongée un soir dans Ma place au soleil de Gilles Ste-Croix, un des cofondateurs du Cirque du Soleil aux côtés du plus flamboyant Guy Laliberté. Voici une place au soleil revendiquée par un homme qui ne détestait pas l’ombre bienfaisante à ses heures. Question de tempérament, en somme.

Dans ce survol d’une vie tumultueuse, l’art, la grosse « business » et un engagement personnel se marient. Le Cirque du Soleil y projette son long rayon vert, sur une quarantaine d’années, avec ses coups hauts, ses coups bas, le fric, les partys, la gloire, les éclairs de génie, les profits et les pertes.

Les Échassiers de la Baie, son prédécesseur, étaient nés en 1979. Il y a 37 ans seulement ; un hoquet dans l’histoire d’un peuple, mais le temps s’accélère parfois.

Les générations du dessous grognent contre les baby-boomers, sauf qu’avant leur règne, combien d’artistes québécois avaient osé déborder des frontières de la province ? Le clergé n’invitait pas ses ouailles à la conquête du monde, Duplessis non plus. Félix Leclerc, célébré à Paris en ces temps homériques, chantait avec lucidité : « Le plaisir de l’un c’est de voir l’autre se casser le cou. » Rien n’a trop changé, faut dire, sur ce point précis.

Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse Une scène d’Alegria, un des spectacles qui portent la signature, entre autres, de Gilles Ste-Croix

Les créateurs du Cirque du Soleil sont du baby-boom pur jus ; enfantés par les grandes libérations et par la foi en tous les possibles, propulsés sur leur trampoline vers les cimes. « Thing big, s’tie ! » lançait Elvis Gratton. Mais pourquoi pas, au fait ?

Quoi qu’on pense de cette multinationale du spectacle, désormais avant tout américaine et chinoise, otage de sa formule « world class », elle fut la première chez nous, et sans rivale depuis, à déployer des ailes de pareille envergure dans l’arène du monde.

Avant cette génération-là, les conditions gagnantes, comme on dit, n’étaient pas réunies pour rendre leur suprématie possible : ni le réseau de la mondialisation ni le déblocage des esprits. Et si ces échassiers et ces cracheurs de feu ont pu insuffler de la hardiesse à ceux qui suivraient derrière, bien fou ou bien jaloux qui leur reproche d’avoir passé devant.

Saltimbanque avant tout

Gilles Ste-Croix, ce fils de fermiers de l’Abitibi devenu saltimbanque, nomade qui erra longtemps de commune en commune, allait un jour créer le concept du spectacle Love sur les Beatles à Las Vegas, en toute amitié avec Paul McCartney, patinant moins aisément avec Yoko Ono — dame de pique toujours un peu revêche. Il allait accoucher de spectacles-cultes : Saltimbanco, Alegria, Mystère, O, et moins cultes : Viva Las Vegas ! sur le King Elvis et Believe avec le magicien Criss Angel, etc., monter et descendre les montagnes russes.

On apprécie d’autant plus les aventures de ces artistes et hommes d’affaires québécois de Tokyo à Pékin, de Londres à Las Vegas, de Moscou à Oulan-Bator, en Mongolie, qu’ils ont percé un mur, pour des lendemains possibles.

Je me souviens de leurs spectacles à Baie-Saint-Paul au milieu des années 1980. Les montagnes et les criques de Charlevoix attiraient toute une faune qui rêvait de changer le monde. Le Cirque du Soleil, sans animaux (à l’époque, audacieuse marque de commerce), avait planté son chapiteau là-bas, sous le vent, face au fleuve et aux îles, et l’ambition n’était pas le premier moteur des troupes, surtout la fantaisie créatrice et la griserie de s’émanciper. Gilles Ste-Croix vécut longtemps à Baie-Saint-Paul avec sa famille dans un tipi. Ça forge l’esprit de solidarité.

Dans ses mémoires, on peut lui reprocher de trop se coller à l’anecdote, sans viser les profondeurs. Il aurait pu mieux survoler le destin de cette grosse boîte à mystère dont il fut longtemps directeur artistique, montrer les pièges et les velours du succès, les dérives et le chant des sirènes, mais des anecdotes, il en a un lot à raconter.

On décode bien des choses entre les pages d’un livre. Ici, que l’auteur n’a pas un ego surdimensionné et doute parfois de lui-même. C’est ce qui le protégea de l’ivresse de la réussite. Rien de plus facile pour un cousu d’or que de collectionner les grosses cabanes un peu partout sur terre, en n’ouvrant qu’à ses amis.

En 2011, Gilles Ste-Croix fondait et dirige toujours une école de cirque pour enfants à San Pancho, au Mexique, sur la côte pacifique de Nayarit : El Circo de Los Niños. Que ce gars-là, riche et gavé de tout, ait choisi en bout de course, et après une grave maladie, d’aider des petits Mexicains à relever la tête dans une communauté pauvre est bon signe. Signe que trois saltos arrière plus tard, les riches baby-boomers n’ont pas renié en bloc leurs idéaux d’antan. Faut pas mettre tout le monde dans le même panier…

En passant par Olivieri

On sentait venir la débâcle depuis longtemps. Cet été surtout, allant traquer le bouquin dans la petite librairie sur Côte-des-Neiges, certains d’y retrouver des classiques, des romans du monde entier, de la poésie, des perles, on voyait des rayonnages entiers effacés. Olivieri peinait à se maintenir à flot sous la concurrence des ventes en ligne et du marché des grandes surfaces. Le Bistro marchait mieux que la librairie. À 31 ans, cette dernière était devenue une vraie institution raffinée du quartier, en face du géant Renaud-Bray, lequel s’éclate de son côté à travers disques, objets et ornements de tous poils.

Et voilà les deux concurrents sous enseigne commune. Blaise Renaud l’a achetée cette semaine, avec entente de conserver son identité littéraire propre, de maintenir à la barre ses deux fondateurs propriétaires, Rina Olivieri et Yvon Lachance, et de préserver plus de 30 emplois.

Si Blaise Renaud conserve vraiment (et longtemps) cette vocation complémentaire à son propre commerce, c’est une bonne nouvelle, tant la boîte en arrachait. Mais on pleure la débandade des librairies indépendantes, miroir du tarissement progressif des grands lecteurs. Comme on s’inquiète du monopole de Renaud-Bray, boa ayant déjà avalé Archambault, bientôt seul sur le terrain québécois d’un marché du livre en perte de souffle.

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1 commentaire
  • Philippe Martin - Abonné 24 septembre 2016 20 h 57

    La grenouille...

    qui voulait se faire plus grosse que le boeuf ! Ou bien, le chêne et le roseau... Bientôt, R-B... Pchitt, Boum, Badaboum... les chandelles - même à l'encens - brûlées par les deux bouts !