Une Bovary sauvage

« Personne ne s’insurgea contre sa mort, alors qu’elle n’avait que vingt-six ans, qu’elle était enceinte et célibataire. Ce n’était pas dans les habitudes […] du nord du Minnesota. De plus, on était en 1952 et il y avait la guerre en Corée. Le monde était bien trop vaste pour se préoccuper de la mort d’une jeune Indienne. »

Grâce à Internet et aux avions supersoniques, le monde paraît un peu moins vaste aujourd’hui, mais s’y soucie-t-on pour autant des jeunes Amérindiennes trépassées ? À cette question, les optimistes seront tentés de répondre oui depuis que l’État canadien a annoncé, en août, la mise sur pied de son Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Pauvre juge, pauvres commissaires… Près de 1200 cas au dossier (le nombre de femmes autochtones disparues ou victimes de meurtres non élucidés depuis 30 ans). 1200 histoires singulières à dépouiller, à gratter jusqu’au squelette d’une mécanique commune pour arriver aux généralisations nécessaires à la rédaction d’un rapport. Car, comme Radio-Canada l’affirmait alors : ces femmes sont « toutes victimes d’un mal. Un mal dont on convient de l’existence [sic], mais pas de la nature ».

Et ce mal, ce serait le racisme ? Mais que faire alors de ceux de ces assassinats qui ont été commis, non par de méchants blancs, mais par d’autres Indiens ? Que faire aussi des crimes dont les victimes ont d’abord été fragilisées par les années de mauvais traitements subis dans des réserves aux prises avec de désastreux problèmes d’alcool, de drogues et de violence familiale ? Le mal, ce serait alors les réserves, ces ghettos créés par des politiciens racistes… Mais pourquoi alors les Premières Nations ont-elles refusé de les abolir quand elles en avaient la possibilité, en 1969 ? Les réserves indiennes ou la double contrainte par excellence : les éliminer serait faire sauter la barrière physique et psychologique qui protège les nations autochtones de la mort lente par absorption dans la modernité multiculturelle. Les maintenir condamne ces mêmes nations à la mort lente par asphyxie sociale et économique. Damned if you do, damned if you don’t, comme ils disent à Winnipeg.

Peut-être y a-t-il, bref, deslimites à vouloir faire d’un mal unique la source d’autant de malheurs. Là où la justice voit un cas, le romancier, opposant le particulier au général, voit une histoire. Et s’il était convaincu que toutes les histoires se ressemblent, il cesserait d’écrire.

Fuir l’ignoble

Prudence, l’héroïne du dernier roman de David Treuer traduit en français, s’est enfuie d’une réserve du Dakota du Sud avec sa petite soeur, pour protéger cette dernière (car pour elle, Prudence, il est trop tard…) des exactions sexuelles systématiques qui accompagnent l’arrivée du chèque mensuel : « Grace et moi on n’avait personne pour s’occuper de nous et des fois on couchait dans l’église mais on nous y découvrait tout le temps. Comme je te l’ai dit j’avais treize ans et ça c’était quelque chose qu’ils voulaient parce que quand ils étaient ivres ces hommes du village ne pensaient qu’à ce qui était censé être caché entre mes jambes… »

Hébergées la nuit par des fermiers compatissants, troquant un repas de-ci de-là contre un coup de main aux champs, Grace et Prudence se dirigeaient à pied vers le nord et la frontière du Canada… « parce qu’il y a beaucoup d’Indiens là-bas tellement d’Indiens qu’on peut se perdre au milieu d’eux. Tel était mon plan ». Et elles y étaient presque, elles touchaient au but, dans les parages de la réserve de Leech Lake, lorsque le drame est survenu. On est en 1942. Pas très loin des sources du Mississippi, dans le nord du Minnesota, se dresse un camp de prisonniers allemands dont un pensionnaire s’est échappé.

En face du camp, sur l’autre berge de la rivière, se trouvent Les Pins, le domaine d’été de la famille Washburne, dont le rejeton, Frankie, auréolé d’études à Princeton et qui s’apprête à traverser l’Atlantique pour servir sur un bombardier, décide ce jour-là, avec quelques amis aussi éméchés que lui, de ne pas attendre son transfert en Angleterre pour suivre le sentier de la guerre. Ils se joignent aux recherches, à cette excitante chasse au Boche lancée aux confins du lac Supérieur.

Les solitudes du Nord

Frankie, un si bon garçon, si irréprochable d’après sa maman, pas du genre, lui, à courir les petites Indiennes employées sur le domaine. « Un fils comme Frankie était une bénédiction. Jamais il ne commettrait une bassesse ni n’engrosserait une de ces filles. » Frankie qui a ses raisons à lui de ne pas inséminer les sauvagesses locales, puisque dans ces solitudes du Minnesota du Nord, il apprend l’amour avec un garçon métis. Frankie, donc, entre deux gorgées tétées à l’indispensable flasque, entend un bruit de feuilles, tire au son et jubile, croyant avoir occis le Teuton.

Chez les Washburne, on ne saura jamais, ne voudra jamais savoir que Frankie, par un regrettable accident, a tué la petite Grace d’une chevrotine tirée avec un fusil de chasse. En effet, le partenaire des jeux interdits, Billy le Métis, prenant sur lui la faute du Blanc, s’accuse d’être l’auteur du coup de feu.

Le moins qu’on puisse dire est que tuer une Indienne ne semble pas très compliqué dans cette partie de l’Amérique à l’époque. Le père de Frankie, comme celui du Nick Jordan de Hemingway, auquel les décors du roman de Treuer, entre forêts du Nord et champs de bataille européens, font irrésistiblement penser, est médecin, donc le décès est rapidement constaté. Et la dépouille, entreposée dans une chambre froide. Le shérif vient jeter un coup d’oeil. Puis Félix, l’Ojibwé qui officie comme régisseur des Pins, va enterrer le corps un peu plus loin. Et on n’en parle plus. Enfin, le moins possible…

Mais il y a Prudence, adoptée par Félix. Avec ses rêves brisés, ses verres quêtés au Wigwam Bar et ses coïts expéditifs sur les banquettes de pick-up. Puis son suicide à la mort-aux-rats, une Bovary sauvage. Pendant ce temps, Frankie se convainc qu’il fait le bien en balançant des bombes sur les villes allemandes. Et si c’était un livre sur le mal ?

Et la vie nous emportera

David Treuer, traduit de l’anglais par Michel Lederer, Albin Michel, Paris, 2016, 319 pages