Le goût de l'avenir - 5: Vaste pays

Avant d'être politique, un pays est un territoire, une lande, un terroir, un ancrage naturel, un écosystème. C'est un lieu que l'on habite et qui nous fait, nous forge. Par les rigueurs ou la clémence de son climat. Par la densité de son occupation. Par la distance à parcourir. Par l'histoire de sa conquête. Par les formes de son aménagement. Un vaste pays devrait ouvrir les horizons. Inspirer l'exploration, la découverte. Et la redécouverte d'un patrimoine et d'une mémoire. Un territoire est un repaire. Le pays réel est d'abord une terre.

Parmi les grandes questions à la fois concrètes et symboliques auxquelles les Québécois doivent répondre pour définir leur avenir est celle de l'occupation de cet espace, prenant la forme d'une main, comme disait René Lévesque, dont la péninsule gaspésienne tient lieu de pouce. Voulons-nous, oui ou non, continuer à occuper l'ensemble de ce territoire d'apparence hostile, mais que nous avions apprivoisé?

Répondre non à cette question serait renoncer à une partie de ce que nous sommes. Mais répondre par l'affirmative comporte des conséquences: les lois du marché ne suffiront jamais à soutenir des économies locales suffisamment dynamiques pour contenir l'exode des populations vers les grandes villes. Rien n'arrivera sans une volonté politique, un effort financier constant et beaucoup d'imagination.

Les réformes en cours ou qui font l'objet de débat sur le financement des universités, notamment du réseau de l'UQ, l'existence des cégeps, la fusion des établissements de santé, ou la décentralisation, auront des impacts sur l'occupation du territoire. Nous ne sauverons pas la Gaspésie ou la Côte-Nord si nous échouons à procurer à ceux qui vont y travailler un milieu de vie attrayant, des écoles, des services de santé adéquats, un centre culturel et tous ces services de proximité indispensables pour la vie quotidienne.

Pour développer les régions et occuper l'espace, il faut à la fois voir petit et voir grand. Petit, en stimulant partout les projets de développement à hauteur d'homme, en économie sociale ou par l'exploitation par créneaux des produits du terroir. Grand, en dotant les régions d'infrastructures de transport et de communication afin de les désenclaver et de les ouvrir sur les marchés extérieurs.

L'agriculture reste l'une des fonctions économiques dominantes des régions rurales bien que les agriculteurs ne représentent plus que 10 % des ruraux. Mais leurs revenus ont chuté dramatiquement à cause de la concurrence d'agriculteurs d'Amérique latine ou d'Asie payés 1 $ l'heure. La production spécialisée, bio ou autre, ne suffira pas à sauver les grandes fermes qui font la richesse d'un chef-lieu, si l'on ne remet pas en cause l'ouverture non contrôlée des marchés agricoles à une concurrence intenable.

Les tendances actuelles mènent au dépeuplement de plusieurs régions du Québec. Six d'entre elles, celles qui composent la périphérie, ont déjà amorcé leur déclin démographique, au profit de la conurbation qui relie Montréal à Québec, de part et d'autre de la 20 et de la 40. Les capitales régionales restent relativement dynamiques. Mais de vastes portions de la province sont progressivement abandonnées. Peut-on empêcher la décroissance? Doit-on plutôt gérer le déclin?

Au début de la Confédération, il a fallu un chemin de fer pour développer l'Ouest canadien. Au début des années 1970, c'est en lançant un vaste chantier de développement hydro-électrique que le gouvernement du Québec a pris possession de cette portion du territoire qui, avec ses habitants, était laissé à lui-même. Cette conquête territoriale avait une portée économique. Elle avait aussi une signification politique et symbolique: le Québec décidait ainsi d'occuper l'ensemble de son territoire et d'y exercer sa souveraineté.

L'occupation du Grand Nord a eu d'autres effets que l'on mesure encore mal aujourd'hui, dont celui de reconnaître la présence sur cette terre d'autres nations, d'amorcer une décolonisation intérieure qui est en voie de transformer ce que l'on appelait des bandes indiennes, en partenaires du développement local et régional. Le boum hydro-électrique n'est pas non plus étranger à l'émergence d'une nouvelle conscience écologique.

À quoi bon, en effet, occuper et développer un territoire, si c'est pour le détruire, épuiser ses ressources puis le laisser en friche avec toutes les conséquences sociales que cela peut avoir pour ses habitants? Le choix hydraulique était, en 1970, l'option écologiste par rapport au nucléaire. Aujourd'hui, la question se pose autrement. Voulons-nous répondre à la demande de nos voisins américains et mettre à profit le potentiel énergétique du Québec pour le développement économique de la nation? Et si oui, comment? Quelles filières faut-il développer? Les manifestations contre le projet du Suroît témoignent d'un rejet des solutions qui accroîtraient la contribution québécoise à l'effet de serre. Les succès de l'Allemagne avec la filière éolienne ne devraient-ils pas nous inspirer davantage?

Les mêmes questions se posent pour la forêt.

Voulons-nous continuer d'occuper le vaste pays qui est le nôtre, si oui à quelles conditions économiques, sociales et environnementales et sommes-nous prêts, ruraux comme citadins, à faire les efforts politiques, humains et financiers, pour maintenir ouverts tous nos horizons, ceux du Nord comme ceux de la mer?

***

Cette série sur le goût de l'avenir se terminera fin mars et est un prélude à la fondation d'un institut voué au renouvellement des idées et à la participation des citoyens aux débats publics. Si ce projet vous intéresse, laissez-moi vos coordonnées à vennem@fides.qc.ca. Vous serez parmi les premiers informés.
1 commentaire
  • René Lachapelle - Abonné 24 février 2004 08 h 26

    Une excellente formulation de la problématique

    Bonjour Michel,

    J'ai beaucoup apprécié l'article sur le territoire qui pose à mon sens fort bien les questions soulevées par la concentration urbaine et la décroissance démographique, fondamentalement reliées à la régulation néolibérale de l'économie.

    La recherche de la croissance à tout prix sans égard à la «valeur» sociale de l'activité, l'optimisation des profits sans égard à la socialisation des usages, bref toute cette activité sans les personnes créent des impasses qui sont manifestes sur le territoire québécois. Nous avons de vastes espaces perturbés par les retombées atmosphériques et les prélèvements sauvages exigés par l'industrie.

    Nous avons des coins de pays à couper le souffle où les moyens de vivre sont aujourd'hui anémiques (souvent parce qu'on a vidé les pêches et rasé les forêts). Quel avenir pouvons-nous dessiner?

    Je ne suis pas du tout pessimiste, mais je pense que nous devons nous demander collectivement ce que nous voulons faire de ce pays. La question nationale est plus sévèrement posée par le projet de creusage de la voie maritime que par la loi sur la clarté!

    Au plaisir d'en discuter. Je suis intéressé par un institut qui brasserait ces questions.

    Solidairement,

    René Lachapelle