S’atteler à la tâche

La maraîchère Mylaine Massicotte remue la terre assise sur son cultivateur, en compagnie de Bill et Miss, 3400 livres de muscles et quelques onces d’affection.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La maraîchère Mylaine Massicotte remue la terre assise sur son cultivateur, en compagnie de Bill et Miss, 3400 livres de muscles et quelques onces d’affection.

Perchés sur la colline de Covey Hill à Havelock où le regard se perd du côté des Appalaches, Les Jardins d’en haut récoltent ce qu’ils ont semé : des légumes bios. Et une fidélité au sillon, celui qu’on trace et qu’on suit, celui dont on ne sait pas toujours où il va nous mener, mais dont on est certain qu’il nous ressemble. C’est le sillon de la cohérence.

Pour la maraîchère Mylaine Massicotte, la saison des récoltes qui s’achèvera avec les citrouilles qu’on jette au lieu de les manger ne rime pas avec la nostalgie de l’automne et la perspective d’un repos bien mérité. Cet énergique brin de femme de 32 ans, levée dès potron-minet, enchaîne les saisons et chacune d’elles apporte son lot de tâches : tantôt les labours, tantôt la planification des jardins et l’achat de semences, les semis et la récolte d’eau d’érable, les plantations, la construction d’une serre et, bientôt, la récolte de noix et de glands.

Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

 

L’hiver, Mylaine joue de la scie à chaîne avec son « Ovila » David Lemieux-Bibeau, un ingénieur forestier, 32 ans lui aussi, 210 livres à eux deux, rien pour faire peur dans un concours d’hommes forts. Et pourtant, Mylaine possède sa propre Stihl et a suivi un cours de bûchage où elle était la seule femme, évidemment. « Elle est musclée et travaillante, très authentique aussi, sans concessions », me glisse David. C’était bien assez pour qu’il succombe à ses charmes sur Agrirencontre.com. L’amour n’est pas toujours dans le pré, parfois il est aussi sur la Toile.

Mylaine s’en amuse : « J’ai toujours pensé que je rencontrerais l’homme de ma vie à la bibliothèque. La première rencontre, nous nous sommes retrouvés à une manifestation des travailleurs, un 1er mai, à Montréal. La seconde, il m’a apporté des arbres, c’est plus romantique que des roses, et on est allés au Salon du livre anarchiste. » Ces deux êtres bien enracinés dans leurs convictions se sont mariés en 2012, « sans foi, ni loi ». « Ça ne se pouvait pas qu’un prêtre ou le Code civil définissent notre union, laisse tomber sobrement Mylaine. C’est un engagement l’un envers l’autre et avec la terre. »

La terre nourricière. Ils ont les mains dedans, la hument, en vivent, la respectent. Pour remuer la terre, désherber ou tirer les billots de la forêt sur la neige, il y a Miss, une Percheronne de 12 ans, et Bill, un Belge de 16 ans, « une team » (aurait dit mon grand-père bûcheron) de 3400 livres de muscles que Mylaine a appris à dompter. « Un hiver, j’ai fait un stage de trois mois dans le bois à Victo avec un vrai bûcheron et son cheval », me raconte celle qui n’a pas froid aux yeux.

Le retour à la terre

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La maraîchère Mylaine Massicotte remue la terre assise sur son cultivateur, en compagnie de Bill et Miss, 3400 livres de muscles et quelques onces d’affection.

Elle a étudié en gestion et exploitation d’une entreprise agricole, option maraîchage biologique (au cégep de Victo), et a toujours voulu avoir des chevaux. C’est en France, lors d’un séjour de six mois, qu’elle apprend à travailler la terre par traction animale. « C’est plus économique qu’un tracteur et c’est une merveilleuse force vivante, dit-elle. Je préfère leur biologie et leur psychologie aux changements d’huile. Et travailler avec des animaux amène une dimension où je ne peux pas “faire ce que je veux” ou les surmener jusqu’à pas d’heure. Je dois avoir du leadership en faisant en sorte que les chevaux collaborent plutôt que se soumettre à mes ordres. »

Une question de rythme, donc, celui des animaux, celui de la terre, celui des saisons. Nous sommes à l’envers du pacte Bayer/Monsanto et Mylaine doit redoubler de vigilance pour ne pas acheter ses semences de l’autre côté de la clôture. Le jardin biologique de 2,5 hectares produisait sa première récolte commerciale cet été et vise une clientèle d’abonnés à ses paniers pour l’année prochaine. « C’est surprenant de voir comment Monsanto est partout. Par principe, je vais abandonner la culture de ma tomate Big Beef parce que ça vient de chez eux. Monsanto a compris le lien qui unit le sol à la plante et a développé BioAg, qui fabrique des inoculants pour redonner la vie à un sol mort. Ils nous vendent des solutions aux problèmes qu’ils créent. » Cohérence, je disais. Et une fourmi face à un mammouth.

De la graine d’insoumise

Je parle à Mylaine de l’écologiste français Pierre Rabhi, qui considère le potager comme un geste politique et de symbiose avec un autre rythme alors que tout nous pousse au « toujours plus et plus vite ». Pour elle, se nourrir et être autonome (ils ont aussi des poules) est un geste de résistance. « Au cégep, je m’intéressais à la ZLEA [zone de libre-échange des Amériques] et mon indignation a monté. Les coops et les écovillages m’appelaient. »

Non seulement nous polluons, nous dégradons, mais nous nous confisquons à nous-mêmes l’objet de notre émerveillement. Pour moi, l’écologie, c’est l’émerveillement.

 

Finalement, fuyant les dettes, les hypothèques et la banque qui ne consentait qu’à leur allonger cent mille dollars, David et elle se tournent vers une formule originale, déposent un papier dans les boîtes aux lettres des environs et se cherchent un vendeur-prêteur. Leur voisin finance leur terre et ils lui donnent une journée de travail par semaine en retour.

Admirative de la pensée éthique de Peter Singer et des publications de l’agriculteur biologique et auteur Eliot Coleman, Mylaine me montre le livre Désir, nature et société de Chaia Heller : « Ça parle de la séparation entre nous et la nature, le fait qu’on place cette nature dans des aires protégées, qu’on l’encadre dans des zones parce qu’elle est dérangeante. On n’aime pas le côté indiscipliné de la nature, selon elle, comme pour la femme… »

Insoumise, celle qu’on appelle Mère Nature fait peut-être peur à ceux qui ne savent pas composer avec elle. Mais il suffit de tomber dans ses bonnes grâces pour qu’elle fasse de nous des êtres souverains. Et souveraine, Mylaine l’est.

Noté que Mylaine Massicotte tenait un journal (une « feuille de chou »). Vous y trouverez les endroits où elle vend ses légumes, des nouvelles du champ. On peut même offrir son temps à la ferme en échange de légumes.

 

Participé aux célébrations des 20 ans d’Équiterre : 20 ans, 20 recettes-vedettes. À l’instar de Christian Bégin, d’Emmanuel Bilodeau et d’Édith Cochrane, de Chantal Fontaine ou de Marilou, j’ai donné une recette, de gratin dauphinois à la courge et au céleri-rave.

   

Dévoré le livre Le festin quotidien (éd. Colloïdales) du maraîcher et écrivain Yves Gagnon, fondateur avec sa conjointe des Jardins du Grand-Portage de Saint-Didace. Également diplômé de l’ITHQ, Yves Gagnon partage avec nous ses recettes qui mettent en valeur les produits du jardin, dans la simplicité et la fraîcheur. Cet homme qui a consacré les quatre dernières décennies à tisser des liens serrés avec la terre espère nous « faire prendre conscience du pouvoir politique que représente l’action de se nourrir ». Il expose aussi les dix raisons pour lesquelles on devrait manger bio. Un livre qui met en valeur les légumes et le geste amoureux du cuisinier inspiré.

 

Aimé les deux derniers dossiers de la revue Relations. Celui de juillet-août 2016, « À qui la terre ? », portait sur l’accaparement des terres, la dépossession, la résistance paysanne. Le dernier numéro (septembre-octobre 2016) s’intéresse à l’éveil écocitoyen, à la mobilisation écologique, à l’intérêt des municipalités. L’ingénieur forestier David Lemieux-Bibeau (le mari de Mylaine) me disait croiser de plus en plus de Chinois qui ont acheté leur terre sur Internet dans les forêts du coin d’Hemmingford. Posséder une terre devient un enjeu politique et une richesse insoupçonnée pour la majorité des gens qui vivent en milieu urbain.

L’apprentissage autonome

Vous y trouverez les endroits où elle vend ses légumes, des nouvelles du champ. On peut même offrir son temps à la ferme en échange de légumes !

J’étais très intriguée par le documentaire Être et devenir de la réalisatrice Clara Bellar, qui tente d’apporter des réponses à ses questions concernant la scolarisation la plus « naturelle » pour son jeune fils. Le film nous présente des gens qui ont choisi l’apprentissage autonome (unschooling) comme voie éducative. L’enfant apprend dans son milieu naturel (en général, très « riche »), entouré d’adultes et de ses pairs, au gré de ses envies. Liberté ne rime pas avec absence de balises, toutefois. La méthode exige de la disponibilité, de la créativité et beaucoup de confiance en la vie et en son enfant. Certains se rendent à l’université et la plupart sont de libres penseurs.

Évidemment, je doute que cette approche puisse convenir à tout le monde. Et on ne voit pas d’écrans durant le film, une réalité qui favorise cette méthode d’apprentissage mais peut lui nuire aussi. Je n’ose imaginer ce que mon ado ferait s’il était laissé à lui-même toute la journée avec un écran autour.

À l’heure où notre système éducatif officiel est remis en question et où le taux de diplomation est de 66 % chez les garçons et de 79,5 % chez les filles au Québec, on ne peut reprocher à certains parents d’explorer.

Le film sort au cinéma Beaubien aujourd’hui et propose une autre paire de lunettes tout en interrogeant la pédagogie « one size fits all ».


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