Perspectives - L'Indien de quelqu'un d'autre

Évolution normale et souhaitable de l'économie ou nouvelle preuve du côté obscur de la mondialisation? Le secteur des services est à son tour le théâtre de transferts d'emplois des pays riches vers des pays pauvres. Que faire?

Nortel révélait cette semaine son intention d'augmenter ses activités de recherche et développement en Chine, en Inde ainsi que dans d'autres pays asiatiques. Le but n'est pas de profiter d'une main-d'oeuvre bon marché au détriment de sa division Recherche Bell Northern, basée à Ottawa, a assuré son chef de la direction, Frank Dunn. «Nous utilisons actuellement la Chine parce que plusieurs ingénieurs très, très, très qualifiés s'y trouvent et sont aussi bons que tous les autres ailleurs dans le monde», a-t-il expliqué.

Surtout le fait, jusqu'à présent, des entreprises américaines et, dans une moindre mesure, britanniques, le recours à la délocalisation, ou offshoring, dans le secteur des services promet toutefois de s'étendre rapidement aux autres pays développés. Se croyant protégés par leurs diplômes contre la concurrence des travailleurs du Sud, les cols blancs d'Occident voient de plus en plus leurs patrons les remplacer par des téléphonistes, des comptables et des informaticiens vivant à l'autre bout du monde.

Reliés à leurs clients occidentaux par la magie des nouvelles technologies de communication, ces sous-traitants indiens, chinois, philippins, africains ou est-européens coûtent de 35 % à 70 % moins cher. D'abord limité aux centres d'appels, à la saisie et au traitement de données, au dépannage informatique ou à la comptabilité, leur rôle commence à s'étendre à des domaines plus pointus comme la recherche et le développement, l'ingénierie et la conception de nouveaux produits. Le phénomène devrait compter pour 200 milliards de dollars en 2008 et pour 3,3 millions d'emplois d'ici 2015.

Toujours un peu à la traîne par rapport à ce type de tendance, le Canada ne serait pas à l'abri. Une étude de la firme Gartner, rapportait récemment Le Devoir, a conclu qu'au moins 4000 emplois au Québec et 10 000 emplois au pays prendront ainsi le chemin de l'Asie dans le secteur des services au cours des deux prochaines années.

Soumises à des critiques de plus en plus virulentes aux États-Unis, les entreprises concernées ont renoncé à convaincre l'opinion publique de la nécessité de ces délocalisations pour maintenir leur compétitivité et ne cherchent désormais plus qu'à se faire aussi invisibles que possible à ce propos. La communauté des économistes les défend tant bien que mal, arguant qu'une telle pratique relève d'un principe vieux comme le monde, décrit il y a plus de 200 ans par David Ricardo dans sa loi de l'avantage comparatif, à la base de tous les bienfaits apportés par le commerce international.

Ils en appellent à la seule étude exhaustive apparemment disponible sur la question, dans laquelle la firme McKinsey & Co. établit que chaque dollar américain qui va à la délocalisation crée une valeur globale de 1,47 $. De cette somme, 33 ¢ resteraient au pays sous-traitant alors que 1,14 $ retournerait aux États-Unis sous forme de réduction des coûts de production, d'augmentation de la demande de produits américains dans le pays sous-traitant, de dividendes aux actionnaires américains des entreprises sous-traitantes et de redéploiement de la main-d'oeuvre américaine touchée dans de nouveaux secteurs.

Les défenseurs de la délocalisation font aussi valoir que le nombre d'emplois perdus de cette façon s'avère relativement insignifiant, même en comparaison des emplois qui disparaissent naturellement chaque année. Ils expliquent que la grande majorité des emplois de services ne peuvent, par nature, être délocalisés parce qu'ils tiennent à leur proximité. En effet, personne n'ira jamais chercher son banquier, son restaurateur, son garagiste ou son coiffeur en Inde, disent-ils. Ils font remarquer que certaines entreprises ont déjà commencé à faire marche arrière après avoir testé les limites de ce recours. Ils soulignent enfin que ce serait un comble que d'empêcher les peuples du Sud d'accéder à un niveau de développement comparable à celui du Nord.

On rétorque à ces savantes analyses qu'aussi petit que puisse sembler le nombre absolu d'emplois perdus, des millions de gens n'en seront pas moins jetés à la rue alors qu'on leur avait promis que la «division internationale du travail» leur réserverait les emplois à forte valeur ajoutée. On note que le phénomène de la délocalisation ne cesse de s'étendre à de nouveaux secteurs d'activité et que, vu leur niveau de développement et la taille de leurs populations, ce n'est pas demain la veille qu'on pourra espérer lutter à armes égales avec la Chine ou l'Inde. On fait remarquer que si une telle chose que le redéploiement de la main-d'oeuvre se produit dans de tout nouveaux secteurs économiques, il y a peu de chances que les personnes congédiées aient les compétences requises pour s'y caser. Ne restera plus à ces ingénieurs, comptables et informaticiens qu'à se faire garagiste ou coiffeurs.

Que faire?

Que faire, alors? Rien, répondent les défenseurs du libre marché. Il serait tout aussi inutile et absurde de s'opposer à cette évolution que de vouloir, aujourd'hui, retourner à l'époque lointaine où nos économies reposaient sur les activités agricoles ou manufacturières.

Il faut purement et simplement interdire la délocalisation, envisagent pour leur part le Sénat et une demi-douzaine d'États américains. En France, les lois du travail ont permis la condamnation de l'équipementier automobile Faurecia à verser de fortes indemnités à ses employés pour «licenciement sans cause réelle et sérieuse» à la suite du transfert d'une partie de ses activités au Portugal, en Turquie et dans les pays de l'Est.

D'autres proposent simplement d'accorder aux entreprises des avantages fiscaux et financiers plus généreux en matière notamment de recherche et développement. Des syndicats, quant à eux, se donnent comme mot d'ordre de mieux encadrer le recours à la délocalisation dans les conventions collectives tout en cherchant à améliorer les conditions de travail dans les pays du Sud.

Au Canada comme au Québec, des voix commencent à se faire entendre pour dénoncer la menace étrangère qui pèse sur nos cols blancs. On se retrouve toutefois dans une drôle de position parce qu'on rêve aussi, en même temps, de se «mettre sur la carte» mondiale de la délocalisation et que le phénomène aux États-Unis s'est jusqu'à présent surtout traduit, ici, par des profits et des milliers d'emplois créés chez CGI, IBM, EDS, Hewlett-Packard ou même dans des filiales d'entreprises indiennes établies au pays pour se rapprocher des États-Unis, comme Infosys, Satyam ou le Groupe Tata.

C'est dire si, en la matière, on peut toujours finir par être l'Indien ou le Chinois de quelqu'un d'autre!