La relève et les défis d’aujourd’hui

Quel contraste entre l’indignation d’alors et la résignation d’aujourd’hui. En l’an 2000, un mariage dans une église pleine de motards avait choqué le Québec. En 2016, des Hells sont sortis triomphants d’un palais de justice. Cette déconfiture judiciaire, la pire du siècle, laisse une industrie du crime récupérer ses fonds et ses « affaires ». Est-ce là un revers isolé, une faille réparable ? Ou le résultat d’une décomposition sociale, sinon morale, qui touche de plus en plus d’institutions ? Le bilan ne laisse guère de doute.

Depuis une quinzaine d’années, en effet, en dépit des prétentions déontologiques, quel domaine aura échappé aux turpitudes ? Quelle profession n’a pas fermé les yeux plutôt que d’oser agir, y compris dans des services fondés sur un engagement hautement social ? Certes, favoritisme, négligence, abus divers sont « humains ». Mais que des fautes soient érigées en système, ainsi que des enquêtes publiques l’ont révélé, et qu’il semble impossible d’en venir à bout, voilà qui demande un plus profond diagnostic.

Dans le cas d’organismes réglementaires ou de surveillance, plusieurs défauts n’étaient pas des « vices cachés », ils étaient structurels. Certains ont été corrigés. Ainsi, une seule et même commission de police établissait des normes, vérifiait leur respect et sévissait en cas d’infraction. On en a donc détaché un Comité de déontologie. (Mais on vient à peine d’y désigner des membres nettement indépendants de la police.) On a également séparé d’une Commission des droits de la personne un Tribunal des droits.

Pourtant les organismes d’enquête ou de surveillance ne comptent pas tous des membres « indépendants ». Il est nécessaire, certes, qu’un tel membre soit compétent. L’impartialité est cependant essentielle, tout comme l’esprit critique à l’égard de son milieu de provenance. Quelle confiance accorder à un Comité d’évaluation d’un pipeline dont les experts sortiraient de l’industrie pétrolière? Ou à un Comité de sécurité des chemins de fer dont les enquêteurs viendraient du Canadien Pacifique ou du Canadien National…

La pagaille dans les communications et les médias électroniques ne tient pas qu’aux entreprises qui font passer le profit avant la culture ou l’information. À l’origine, Radio-Canada contrôlait les stations de radio. Il fallut alors confier les permis à une commission distincte. Le CRTC en est le dernier rejeton. Le pouvoir fédéral en nommant les membres, tout un carrousel de bureaucrates et de gens de l’industrie, aura fait prévaloir les intérêts des promoteurs. Voilà pourquoi sur le Net votre démocratie est muette.

Ces régressions tranquilles ne s’expliquent pas seulement par la sclérose des institutions. Partout la ruée vers l’argent se répand, dans les services financiers, le marché immobilier, les produits et services de santé, au sommet comme à la base. Ni crise économique ni crash financier n’ont modéré les appétits, comme l’attestent les traitements mirobolants des patrons d’entreprises au Canada ou les petites fraudes de simples employés chez Fargo aux États-Unis.

La révolution technologique n’est pas ici en cause. En passant d’un statut traditionnel de service aux personnes et aux sociétés à un statut moderne d’entreprise (de plus en plus grosse), le génie, le droit, l’audit et d’autres services essentiels ont changé de vocation sinon de morale. Le « développement des affaires » est devenu leur mission. Et plus d’une s’est tristement illustrée, en Amérique comme en Afrique, par des pratiques corrompues.

Entre-temps, il est vrai, des religions trop souvent attardées à des morales désuètes ont perdu leur autorité en matière de moralité publique. Par contre, des courants prometteurs y apparaissent. On les retrouve au milieu des immenses tragédies que sont les guerres actuelles et les millions de réfugiés laissés sans secours. De même, des catastrophes écologiques qui mettent en péril des populations entières les mobilisent dans des mouvements interreligieux.

Ces enjeux, au Moyen-Orient et en Afrique notamment, se posent dans un nombre grandissant de pays, où l’accaparement des ressources par des multinationales le dispute aux sécheresses et aux changements climatiques. Même l’aide internationale y alimente des rivalités politiques et des conflits ethniques. Le Canada va-t-il encore longtemps y pratiquer une politique de « pacification » et de vente d’armes ? Des groupes religieux dénoncent des massacres là-bas ; ils doivent aussi dénoncer les hypocrisies ici.

Bref, au pays comme à l’étranger, les enjeux de moralité publique et de justice tout court sont plus importants que jamais. Aux discriminations historiques s’ajoutent désormais des inégalités nouvelles dans l’accès aux biens et aux services essentiels. Dans ces chantiers collectifs où l’action politique tarde à trouver des solutions et où la population est souvent divisée, l’information du public est encore plus nécessaire.

Ailleurs au pays, le Globe and Mail continue de dévoiler des situations scandaleuses. Au Québec, l’émission Enquête de Radio-Canada secoue des affaires scabreuses qu’une société distraite ou léthargique voudrait ignorer. Même en difficulté, les médias n’ont rien perdu de leur fonction démocratique. Le moment est cependant venu d’un renouvellement des équipes, ainsi que Le Devoir a entrepris de le faire. La prochaine génération de journalistes s’avère prometteuse. Il faut faire place à cette relève.

À tous votre chroniqueur souhaite bon courage. Il ne saurait partir toutefois sans s’excuser des peines qu’il a pu causer, ni remercier de leur attention les lecteurs qui l’ont suivi depuis l’an 2000.

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16 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 septembre 2016 05 h 49

    Vous nous quittez?

    Toute une analyse de société que celle de votre actuelle chronique !
    Je retiens, en particulier. cette «ruée vers l'argent», nouveau dieu du bonheur profond. Pas celui à fleur de peau donnant des frissons «sur tout le corps». Non, l'autre qui vient du «fin fond» des trognons. Le bonheur d'être. Pas celui d'avoir. Avoir qui oui, se veut bien légitime mais combien temporaire et à la fin de vie ou de la vie, illusoire. Genre? «Je croyais que le bonheur était d'avoir»
    Oui, j'ai eu sauf que j'ai oublié d'être. Des gens en ont souffert. Des gens en souffrent.
    Monsieur Leclerc, que je remercie, me le rappelle.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

    • Daniel Bérubé - Abonné 19 septembre 2016 09 h 54

      Et malheureusement, aujourd'hui, peu semble voir de valeur dans l' "être", car la chose ne s'évalue pas, ne se vend pas, ne s'achète pas, donc pour plusieurs, n'a aucune valeur...

      Aujourd'hui, les gens connaissent le prix de tout, mais ne connaissent la valeur de rien...

      Un jour, ces valeurs s'écrouleront (grave crise économique mondiale, manque d'eau potable etc...), et quantité d'humains se retrouveront entièrement dénudé... eux pourtant qui croyaient tout posséder !

      Il fut dit un jour: " Même ce qu'ils croyaient avoir, leur sera enlevé". J'ai le pressentiment que ce jour approche à grands pas, car en 2016, nous avons commencé à "emprunter" de la terre à partir de la première semaine d'Août, et les scientifiques reconnaissent que ça prendrait 4 ou 5 planète terre pour répondre au besoin de consommation du style de vie à l'Américaine dont tous rêvent. Pour la grosse majorité, c'est encore le rêve premier; plusieurs risquent d,être déçu ...

  • Marguerite Paradis - Inscrite 19 septembre 2016 07 h 42

    Défis?

    Merci monsieur Leclerc pour votre présence dans Le Devoir.

    Si vous me le permettez, je crois qu'il y a qu'UN défi avec ses sous-défis dans le monde du journalisme : recherche, ensuite analyse et, enfin, partage des informations.

    Actuellement, dans les médias encore crédibles, trop de journalistes se contentent de présenter des « pubs » et non une information rigoureuse.

    Marguerite Paradis

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 septembre 2016 07 h 44

    Au revoir.

  • Ginette Richard - Abonnée 19 septembre 2016 08 h 14

    2: Vous nous quittez ?

    Je crois comprendre que vous nous quittez. Si oui. Merci de nous avoir permis de réfléchir sur l'état du monde.

    • André Joyal - Inscrit 19 septembre 2016 08 h 49

      J'appuie ce commentaire. Oui, vous allez nous manquer.

  • Benoît Poulin - Inscrit 19 septembre 2016 09 h 17

    Au revoir (bis)

    Au revoir, vous nous manquerez.