Voyage intérieur sous la Satosphère

Les spectateurs plongés sous le dôme de la Satosphère.
Photo: Sébastien Roy Société des arts technologiques Les spectateurs plongés sous le dôme de la Satosphère.

Parfois, pour retrouver mon souffle, entrant dans une sorte de méditation contemplative, je vais voir des oeuvres projetées sur la coupole de la SAT, dite Satosphère, qui aura cinq ans le mois prochain. On aperçoit son dôme en sortant du métro Saint-Laurent, mais certains Montréalais semblent n’y avoir jamais mis les pieds. J’en entends plusieurs jurer qu’un jour eux aussi… Pas encore. Ça viendra.

La faune des aficionados s’accroît quand même depuis l’inauguration de cette rotonde à images. 18 mètres de diamètre, 13 mètres de hauteur, avec son écran à 360 degrés qui s’anime, la Satosphère se révèle un des terrains d’exploration artistique les plus fertiles de Montréal. On y a vu se décomposer sur des vidéos des astres et des plantes, des danseurs, des formes géométriques en anamorphose, des animaux, des personnes ; toutes transes psychédéliques unies.

Couchés sur nos coussins, en bain d’immersion sensorielle, envahis par la musique des 157 haut-parleurs, on se laisse englober, entraîner dans un niveau de conscience parallèle ; tantôt effleurés, tantôt secoués par ces formes lumineuses en mutation, étrangement détendus en sortant de là.

Photo: Société des arts technologiques Les spectateurs plongés sous le dôme de la Satosphère

Enseigne de modernité, soit, n’empêche que cette paroi courbe m’apparaît faire écho aux sources primitives de l’art : dans les grottes où nos ancêtres de la préhistoire créaient des peintures et gravures rupestres, traces de leurs activités, de leurs symboles et de leurs rites, journal collectif parvenu jusqu’à nous.

La Satosphère est concave à l’instar de ces murs rocheux, et les motifs projetés sur sa coupole varient tout autant selon la direction du regard et la position de l’observateur à sa base.

Des artistes en résidence viennent de partout pour s’y frotter. L’espace en est un d’expérimentation en marche, avec des oeuvres qui tâtonnent çà et là en quête de leur pouls, sortes d’écritures en formation.

Temps étiré

Cette semaine, la SAT m’a invitée à la première de Patterns de Pierre Friquet, présenté jusqu’au 7 octobre, du mardi au vendredi. L’artiste multidisciplinaire français se déploie entre l’Inde, la France et l’Afrique du Sud. Il travaille souvent en réalité virtuelle, avec des titres comme Vibrations et Jet Lag.

Ce jeune créateur est un citoyen du monde en quête de mythes fondateurs et d’espaces de transcendance. L’autre soir, il était au poste avec son équipe. Ces oeuvres-là, de haute complexité technique, reposent sur des aventures collectives. « La SAT est le pays des merveilles », déclarait le vidéaste. Il eut l’impression d’y voir repousser les limites du cinéma.

Tout est relatif, comme disait Einstein. Sous la coupole, la durée de Patterns semble s’étirer. Là où dix minutes d’attention suffisent à la perception d’un film traditionnel, notre esprit réclame trois fois plus de temps pour digérer ce type d’images, d’où les 30 minutes.

De l’avis de Pierre Friquet, notre regard est conditionné par le cadre, le format ; un modèle issu de la Renaissance, alors que les tableaux transportés, échangés, tiraient profit d’une abondance de gros plans et de lignes de perspective. « L’image a été une commodité, mise en carré pour mieux la vendre », tranche-t-il.

Il estime le modèle de l’immersion mieux collé à notre perception naturelle que la fragmentation d’un sujet. Pour Pierre Friquet, l’art total s’adresse à tous les sens.

Son spectacle se jouera par ailleurs en trois temps. Deux autres versions de Patterns en réalité virtuelle seront également proposées, l’une interactive, l’autre pas.

Sous la coupole, l’artiste explorait une voie nouvelle. La Satosphère n’a guère l’habitude de projeter une oeuvre narrative. Patterns plonge dans une expérience de son passé familial, redécouverte en séance d’hypnose, alors qu’il se sentait dépossédé de lui-même. Un traumatisme de la mère avait laissé son empreinte sur lui. Le film est une séance de psychomagie pour détruire les séquelles de l’épreuve.

De Lovecraft à la catharsis

Patterns est une autofiction d’horreur et une thérapie. L’auteur a même perdu neuf kilos en un mois lors du processus créatif, comme s’il se délestait de ses fantômes.

En plus de mettre au jour un secret de famille, Pierre Friquet dit s’être inspiré de l’univers de H. P. Lovecraft, auteur de Démons et merveilles, un des pères incontestés de la littérature fantastique et de la science-fiction. Né en 1890, fasciné par les légendes peuplées de créatures surnaturelles mal intentionnées, encore vivaces à son époque chez les habitants de la Nouvelle-Angleterre, ce précurseur était avant la lettre un être du XXIe siècle, tout en réalités virtuelles.

J’avais relu des pages d’un de ses livres dans le métro, celui qui chuchotait dans les ténèbres, dans lequel des monstres assaillaient des vivants, soulignant des passages au vol : « Il n’était pas bon d’écouter ce qu’ils chuchotaient la nuit dans la forêt avec des voix d’abeilles qui essaieraient d’imiter celles des humains. »

Me voilà prête pour la grande immersion. « Lovecraft est présent pour laisser un mystère, m’a-t-il prévenue d’entrée de jeu. Derrière la réalité artificielle, il y a quelque chose de plus horrifique. »

À sa suite, dans son voyage initiatique, des monstres s’en prennent aux fondements de sa demeure familiale, secouée par l’épouvante et la poésie.

Le sang, des matières organiques, mais aussi des cellules, des personnages, une matrice se désagrègent, des eaux déferlent. La lumière magique nous accueillera en fin de piste. Sa mère était peintre. Il lui a fait retrouver, à travers ces motifs, sa quête picturale.

On pénètre la psyché de l’auteur, en sons et musique, comme dans un rêve, sans tout saisir. Certaines silhouettes sont floues, des liens moins fermes que d’autres. L’incursion intérieure se ressent par intuition, puis devient archétype. « Le dôme a ses réponses », assure Pierre Friquet avec des accents sibyllins d’alchimiste, dont on préfère préserver le poids de mystère.

1 commentaire
  • Luc Courchesne - Abonné 18 septembre 2016 09 h 30

    Une intelligence sensible

    Voici pourquoi j'aime lire Odile Tremblay. Grâce à son texte, l'oeuvre que j'ai vu m'apparaît tout autrement, plus riche, plus envoutante encore.