Traversées par la vie

Écartelées entre l’appel du ciel et celui de l’instinct maternel, les religieuses dans le film «Les innocentes» comprennent intimement la difficulté de la conciliation vocation-famille.
Photo: Métropole Films Écartelées entre l’appel du ciel et celui de l’instinct maternel, les religieuses dans le film «Les innocentes» comprennent intimement la difficulté de la conciliation vocation-famille.

Comme chaque année, pour souligner son anniversaire début septembre, le père dominicain Benoît Lacroix et moi allions voir un film « mystique » ou dans lequel on voyait des capines faire du vent. Tantôt un Bernard Émond, tantôt Des dieux et des hommes sur les moines de Tibhirine, ou alors Pour l’amour de Dieu de Micheline Lanctôt, ou encore Le grand silence sur les moines de Chartreuse. Nous en avons vu tant et tant, lui et moi. Pour ses 100 ans, l’année dernière, ce fut Le journal d’un vieil homme.

Il s’avérait un critique de cinéma redoutable, sensible à la lumière, aux messages subliminaux, au regard de la caméra, à l’intention de l’auteur, aux silences, aux déchirements de l’âme humaine, à l’insondable tension entre notre vérité intérieure et les obstacles qui se dressent devant nous. C’était chaque fois une leçon pour moi.

Avec mon amie Francine, nous avons décidé de poursuivre la tradition. Nous nous sommes retrouvées la semaine dernière au cinéma où j’allais avec lui et nous avons choisi Les innocentes d’Anne Fontaine, un film sur ces religieuses polonaises violées durant la Seconde Guerre mondiale, une histoire vraie dont on a retrouvé la trace dans les carnets d’une jeune médecin française de la Croix-Rouge.

Je ne m’attendais pas à être bouleversée de cette manière. La cinéaste pose plusieurs questions fondamentales avec ce film sur ces nonnes qui ont choisi de donner leur vie à Dieu et se retrouvent avec une crise de foi devant les épreuves que le Seigneur leur envoie. La maternité est-elle une vocation ? Un devoir ? Un instinct ? Peut-on concilier le fait d’être mère et sa foi ? Et ces enfants du viol sont-ils moins aimables ? L’appel du ventre vaut-il l’appel du ciel ?

Vierges, mamans ou putains

Photo: Métropole Films Écartelées entre l’appel du ciel et celui de l’instinct maternel, les religieuses dans le film «Les innocentes» comprennent intimement la difficulté de la conciliation vocation-famille.

Les thèmes abordés par le film sont à la fois puissants et extrêmement délicats. Entre principes moraux et principes supérieurs (elles doivent cacher leur grossesse pour ne pas qu’on ferme le couvent), on vacille entre déni complet (l’une d’elles accouchera sans avoir jamais su qu’elle était enceinte) et autoflagellation, remise en question, amour coupable. Le péché originel nous saute en plein visage. Et le mystère de porter la Vie, d’engendrer cette vie m’a traversé le corps tout entier.

Cette expérience, celle du viol et de l’enfantement, va métamorphoser les religieuses à jamais. Elles qui avaient fait voeu de chasteté se retrouvent avec des petits pains au four, mères célibataires malgré elles, tenues au silence, piégées par leur sexe et leur condition, éprouvant les premiers tiraillements entre carrière et mommy track. J’exagère un peu, mais il y a là une tension dramatique assez insoutenable et poussée à son paroxysme, l’éternelle trilogie de la vierge, la maman et la putain.

Le sujet est encore tabou aujourd’hui. Nous sommes nombreuses à « cacher » nos enfants, à dissimuler notre quart de travail de maman, surtout à prétendre que rien n’a changé dans notre existence. Et pourtant, je ne connais pas une seule expérience humaine qui te transforme autant, jusque dans ton ADN. Aucune autre. Un enfant te pourfend le corps, la tête, le coeur, l’âme, chaque cellule de ton être et de ton esprit. Il n’y a que Dieu, probablement, pour rivaliser avec cet état entre grâce et douleur.

Honorine : Quand on n’a pas d’enfants, on est jaloux de ceux qui en ont et quand on en a, ils vous font devenir chèvre ! La Sainte Vierge, peuchère, elle n’en a eu qu’un et regarde un peu les ennuis qu’il lui a faits ! Claudine : Et encore, c’était un garçon !

 

Et je ne suis pas une adepte de la « religion » maternité ; je n’ai jamais vendu mon lait sur Kijiji ni pensé offrir mon ventre à la reproduction assistée. J’ai détesté chaque instant de cette grossesse (j’ai fait une dépression ante-partum, mais on me l’a dit après), j’ai poché mes cours prénataux, hurlé à l’accouchement, béni l’anesthésiste et me suis retrouvée devant une expérience à laquelle rien ne m’avait préparée, ni mes livres, ni mes amies, ni ma mère. Rien.

Imaginez des bonnes soeurs ! Tiraillées entre un corps qu’elles cachent et une dévotion qui prendra les allures du petit Jésus en temps réel, elles n’ont jamais été aussi près de comprendre la Vierge Marie. L’ironie de leur sort tient probablement au fait qu’elles ont fui le mariage, et la maternité qui venait avec, pour se retrouver confrontées au fruit du péché et à douter de l’existence de Dieu dans la foulée.

On ne nait pas mère, on le devient

Les religieuses d’Anne Fontaine n’avaient pas un livre d’Élisabeth Badinter à se mettre sous la main. Dans Le conflit. La femme et la mère, la féministe française évoque la triple contradiction inhérente au rôle de mère. D’abord sociale : « La maternité est toujours considérée comme la plus importante réalisation de la femme, tout en étant dévaluée socialement. » Ensuite par rapport au couple (ou Dieu, dans le cas qui nous occupe), un tue-l’amour éprouvé qui exige de transcender la passion. Et en terminant, avec soi-même, les femmes étant toujours écartelées entre leurs désirs personnels et ce qu’on attend d’elles culturellement comme génitrices.

Treize années ont passé, quatorze si j’inclus la grossesse qui fait partie intégrante de la maternité. Jamais je n’ai aimé aussi viscéralement, inconditionnellement, dit-on souvent. Je tuerais pour cet enfant, comme une lionne, comme une ourse, comme tout animal de la création peut le faire. Mon petit demeure mon petit. Mon instinct s’est éveillé en moi dès l’accouchement, comme une plainte sourde qui résonnait jusqu’aux confins de la Voie lactée.

Quand on a la foi, on peut se passer de la vérité

 

Je n’habite plus le même corps, même si mon poids n’a pas changé, ni la même tête, même si j’ai toujours l’air d’une femme libérée. C’est faux. Je suis prisonnière et je le sais. Captive d’un amour impossible et coupable, contre-performant dans l’immédiat, qui finira par un nid vide et quelques larmes ravalées.

Je suis attachée au fil de la vie d’une manière qu’il m’est impossible de partager avec des gens qui n’ont pas la foi. Intimement. Enfanter change une vie, modifie le regard qu’on porte sur elle. Je ne veux pas généraliser ; certaines femmes échappent à cette transformation, préfèrent la création à la procréation. Et d’autres en font leur autel, leur messe quotidienne, s’y révèlent.

Je demeure une athée pratiquante, persuadée qu’il y a un peu de Dieu et du diable dans cette expérience humaine à nulle autre semblable. De quoi déstabiliser, même une sainte. Il me semble que le père Lacroix l’aurait compris.

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Aimé les trois premiers épisodes de l’émission Les Simone avec la comédienne Anne-Élisabeth Bossé, qui crève l’écran. Coscénarisée par Kim Lévesque-Lizotte et Louis Morissette, réalisée par Ricardo Trogi, elle met en scène les mêmes angoisses trentenaires que dans le film Le mirage, jusqu’où se sacrifier par conformisme, le consumérisme, la banlieue versus le Plateau, le deux poids deux mesures pour les filles, les enfants ou la liberté, le jumelé ou l’appart miteux. Bref, y a de quoi se sustenter. Même mon « Jean-Paul » féministe a cédé à l’appel !


Acheté le dernier numéro de Véro Magazine « Oser être soi, ça veut dire quoi ? », à cause du billet de Louis Morissette (ben, oui, il ajoute le mot de la fin) sur son mea culpa. L’ambition semble être un thème fort en ce mois de septembre et Louis nous raconte comment Les Simone ont changé son point de vue sur les femmes qui font carrière ou pas. Les inégalités subsistent, avoir des enfants change la donne et être un gars, papa ou pas, demeure toujours plus facile. Un texte qui fait du bien à lire parce qu’il est écrit par un homme.

 

Parcouru dans Les mots des mères. Du XVIIe siècle à nos jours, d’Yvonne Knibiehler et Martine Sagaert (Robert Laffont), toute la partie qui touche la Deuxième Guerre mondiale. On y apprend que les femmes devaient accoucher en silence à Londres pendant les bombardements des Allemands. « Shut up, it’s war », dit la sage-femme. Des couches coupées dans de vieux draps, des langes dans une couverture ou dans des pans de chemise. Des témoignages de femmes qui ont accouché dans les camps de la mort. Bouleversant.

 

Souri en lisant Moments de maman d’Anne-Marie Dupras et son illustratrice Bach (Estelle Bachelard). Une bédé sur la vie de monoparentale, avec petits mots d’enfants et gros malaises. Être mère, un sacerdoce, une vocation ou une réalisation personnelle ? Un peu tout cela. En librairie le 21 septembre.

Madame secrétaire en direct

J’ai consacré une partie de mes soirées du mois d’août à faire du rattrapage dans mes séries préférées et repris goût à Madam Secretary. Depuis le 11-Septembre, j’ai l’impression que la fiction et la réalité, la pneumonie d’Hillary et le choc post-traumatique de Bess, la supposée doublure d’Hillary (photos à l’appui) et la réelle doublure de Tea Leoni (qui joue admirablement le rôle) qui prend sa place dans un événement public, se tiennent main dans la main. Je ne sais pas quelle série je préfère, mais la saison 3 commence le 2 octobre prochain sur CBS.
10 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 septembre 2016 11 h 18

    Hier,dans une grande épicerie j'ai vu une femme ma foi

    autour de 35 ans assise l'air fatiguée et triste avec un beau énorme ventre sur le point d'éclore et passant devant elle je lui ai dit seulement "Souriez" et avec une seconde d'hésitation elle a joliment souri.J'étais content. Notre fils est né il y a 50 ans,j' ai bien senti ses coups de pieds dans le ventre de sa mere,mais je regrette encore de ne pas avoir caresser assez ce beau ventre si vivant et chaud.

  • Denis Paquette - Abonné 16 septembre 2016 11 h 55

    le culte de la mère, le plus vieux et peut etre le plus ancien

    Intéressant ce texte, je suis plutot agnostique car souvent la vie me dépasse, mais ce matin votre texte m'interpelle, comment je me sentirais si j'étais né femme, si j'étais capable de donner la vie, si j'avais été fait pour donner la vie, car la vie m'a appris que sans les mamans la vie n'existerait peut etre pas, les amérindiens avaient compris cela car ils partageaient le culte de la maman et celui de la terre, pour eux la sainte la plus vénérée était Ste Anne, encore aujourd'hui lorsque nous les rencontrons a Ste Anne de Beaupé, ils te disent que sur ce plan nous sommes tout a fait en accord et ce depuis tres tres longtemps, que ce sont les femmes amérindiennes qui nous ont permis de connaitre notre continent, qu'il y avait beaucoup d'atomes crochus entre les explorateurs et les femmes amérindiennes, c'est dommage que l'histoire ne le retiens a peine, la seule chose que je me souviennes c'est que mes ancêtres avait un culte particulier pour Ste Anne, aujourd,hui on n'en parle presque plus

    • Gaston Bourdages - Abonné 16 septembre 2016 16 h 42

      Bonjourt monsieur Paquette. Merci pour votre nourrissante réflexion. Et si je vous «disais» qu'un mâle, ça donne 50% de la vie ? Un ovule non fécondé meurt....
      Vous et moi avons, je dirais, la possibilité de donner 50% à la vie.
      Gaston Bourdages

  • Serge Morin - Inscrit 16 septembre 2016 12 h 52

    Un texte grandiose de notre chère Josée.
    Je voue un amour inconditionnel à mes 2 enfants mais il n'est rien comparé a celui de leur mère.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 septembre 2016 13 h 04

    Convaincant et émouvant

    J'ai été remué par ce texte, bien que je ne puisse pas me mettre dans la peau de l'auteure, peut-être justement parce que la maternité m'est impossible. Je suis père et grand-père, j'aime mes enfants et petits-enfants, mais l'expérience de la paternité n'est clairement pas radicale et envahissante comme celle de la maternité.

  • André Labelle - Abonné 16 septembre 2016 13 h 10

    PUISSANTE RÉFLEXION

    Même si je suis un homme, je trouve votre réflexion, surtout votre conclusion d'un puissance exceptionnelle.
    Je n'ai pas la foi. Je nie logiquement l'existence de Dieu. Mais je crois que chaque humain évolue spirituellement jusqu'à la plus haute réalisation. Dans ce sens je suis sans doute plutôt bouddhiste...
    Mais je dois admettre que je ne serai jamais en mesure d'éprouver cette réalité que vous évoquez puissamment. Toutefois je reste persuadé que l'humain reste le centre de nos existences, que l'idée de Dieu n'est qu'un point d'attache créé par l'homme pour éviter de se perdre dans l'incommensurable profondeur de l'existence.
    Bravo pour votre très beau texte.