Le mou

«Je crois M. Martin», a déclaré le premier ministre Jean Charest. Il est bien normal de laisser le bénéfice du doute à ses amis, mais que croit M. Charest, au juste? Depuis la publication du rapport de la vérificatrice générale sur le scandale des commandites, Paul Martin a changé de version presque quotidiennement!

Au moment où les provinces tentent de convaincre le gouvernement fédéral d'augmenter sa contribution au financement des services de santé, le moment n'est pas le mieux choisi pour traiter M. Martin de fieffé menteur. Bernard Landry peut toujours accuser M. Charest de mollesse et de complaisance, lui-même n'aurait pas été assez fou pour se tirer dans le pied.

Là où M. Charest a été vraiment mou, c'est dans sa réplique à ceux qui ont imputé ce scandale aux moeurs politiques dissolues des Québécois. «Ça ne m'inquiète pas. Ça peut arriver ici comme ailleurs. Personne n'a le monopole de la vertu», a-t-il observé. Remarquable démonstration de stoïcisme. Même Belinda Stronach, qui a autant d'affinités avec le Québec qu'une Martienne, semblait plus indignée que lui.

Personne ne lui demande de noircir injustement le Canada anglais, mais le soin qu'il prend à le ménager est constant depuis son arrivée sur la scène québécoise. Comme René Lévesque le disait, le Canada n'est pas le goulag, mais avec Stéphane Dion, M. Charest doit être un des rares au Québec à croire que la langue et la culture françaises ont pu s'y épanouir «parce que nos voisins des autres provinces canadiennes étaient des alliés, des amis, et non des étrangers», comme il l'a déjà déclaré. On peut d'ailleurs constater la sollicitude que ceux-ci continuent de témoigner aux francophones de leurs propres provinces.

C'est parfois à se demander si M. Charest ne tente pas de protéger ses arrières, ou plutôt ses devants. À tort ou à raison, il y en a qui le suspectent toujours d'entretenir le rêve de devenir premier ministre du Canada.

***

«Ça relève du fédéral», s'est-il défendu. Certes, M. Charest lui-même n'a été mêlé ni de près ni de loin au programme de commandites, mais cela ne l'interpelle pas moins. En sa qualité de membre du triumvirat qui a convaincu les Québécois de voter NON en 1995, il a une certaine responsabilité morale, qui lui commande de dire ce qu'il pense de ce scandale.

C'est en voulant imprimer le Canada dans la cervelle des Québécois à coups de centaines de millions, sans se soucier des engagements pris pendant la campagne référendaire, qu'on a abouti à ce gâchis. Le premier ministre, à qui il incombe de défendre le droit des Québécois de choisir librement leur avenir, approuve-t-il cette façon de faire la promotion du fédéralisme?

Il a plutôt choisi de faire diversion en s'en prenant au PQ. Il est vrai que Bernard Landry n'est pas le mieux placé pour faire la leçon à qui que ce soit. Les histoires de lobbying qui ont ébranlé son gouvernement au printemps 2002 témoignaient d'un manque d'éthique tout aussi condamnable, même si elles n'étaient pas de nature criminelle.

Il y a quand même des limites à dire n'importe quoi. M. Charest a beau nous avoir habitués à la politique avec un petit p, il s'est vraiment surpassé jeudi en reprochant à Mario Dumont d'avoir caché un bref passage à la firme de communications Everest à l'époque où il était étudiant, en... 1991. Le chef de l'ADQ aurait-il touché une commission rétroactive?

L'article de ma collègue Kathleen Lévesque, publié ci-contre, fait état de liens beaucoup plus étroits et récents entre des membres de l'entourage immédiat du premier ministre Charest et Everest.

***

Tant qu'à y être, on pourrait rappeler à M. Charest que son frère Robert a lui aussi eu droit aux faveurs du gouvernement Chrétien sous la forme d'une prolongation de contrat totalement injustifiée de la Société immobilière du Canada (SIC).

Dans une lettre datée du 22 octobre 1998, le directeur général de la SIC, Michel Couillard, expliquait que le ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano (eh oui!), et son chef de cabinet, Jean-Marc Bard, «ont fortement suggéré que le contrat de consultation et de marketing de Robert Charest soit prolongé étant donné que son frère allait maintenant sur la scène provinciale et que les libéraux voulaient l'aider».

Ce pauvre M. Couillard était à la torture. «J'essaie d'être accommodant et de rendre service, mais il y a une limite à ce que je peux faire; il y a une ligne que je ne peux traverser, et l'intégrité doit prévaloir.» On peut comprendre son embarras. L'exemple du président de la Banque de développement du Canada, François Beaudoin, qui avait refusé d'autoriser un prêt à l'Auberge Grand-Mère malgré l'insistance de Jean Chrétien, a démontré ce que risquaient ceux qui ne voulaient pas se montrer accommodants.

Ce serait faire injure à M. Charest de penser que cet épisode familial assez peu édifiant puisse expliquer son indulgence face à ce qui se passe actuellement à Ottawa, même s'il l'avait peut-être à l'esprit quand il a dit: «Ça peut arriver ici comme ailleurs.»

Tout conservateur qu'il soit, M. Charest sait surtout que le Parti libéral du Canada et le Parti libéral du Québec sont des vases communicants qui partagent les mêmes militants, les mêmes organisateurs et les mêmes amis. S'il fallait qu'on découvre qu'une partie des 100 millions escroqués aux contribuables a profité d'une manière ou d'une autre au PLQ, c'est toute la famille libérale qui serait sérieusement éclaboussée.

mdavid@ledevoir.com
6 commentaires
  • Pierre Denault - Inscrit 21 février 2004 06 h 30

    Trop mou pour vivre...

    Nous sommes tous, trop mou, Québécois.

    Voilà pourquoi, notre peuple se dirige vers une mort précoce.

  • Marie-France Legault - Inscrit 24 février 2004 10 h 17

    Que veut dire

    Monsieur Denault je crois comprendre la signification lorsque vous écrivez: "Nous sommes tous, trop mous, Québécois".

    C'est sans doute parce que TOUS les québécois ne sont pas "souverainistes" que vous affirmez cela.

    Pour ma part, je crois le contraire.
    Si on regarde "notre histoire" (depuis 1760)et toutes les difficultés que nous avons eu à simplement "survivre" je crois que nous sommes énergiques, forts, vigoureux.

    Chapeau à tous les québécois! je nous admire.

    Que nous ne soyons pas tentés par l'aventure risquée, pleine de pièges de la Sécession, ne fait pas de nous des êtres sans colonne vertébrale, apathiques, engourdis et mous. Bien au contraire! Cela indique notre capacité à réfléchir rationnellement, à ne pas nous laisser embarquer par les sentiments.

    Soyons fiers de nous! Nous sommes les
    "survivants de 1760" les braves,
    les forts, les blindés, les cuirassés.

  • FARID KODSI - Inscrit 24 février 2004 12 h 35

    Soyons canadiens

    Soyons canadiens et nous éviterons ainsi toutes sortes de condoléances.

    Ne soyons pas si pessimistes tout de même! Les Québécois vivent bien et même très bien au sein du Canada et j'en sais quelque chose, moi.

    Que voulez-vous de plus, avec un Québec indépendant? La lune, peut-être?

  • Pierre Denault - Inscrit 25 février 2004 09 h 25

    L'immortalité...

    Non, je ne veux pas la lune, Mme Legault, M. Kodsi mais,
    je suis d'une région du Québec où l'anglicisation fait des ravages (Pontiac) et j'en suis venu à comprendre que c'est, en effet, la faute au fédéral.

    Je veux, tout simplement, que nous immortalisions le seul état majoritairement francophone en Amérique.

    Libre, notre poids démographique (ou notre petitesse) ne comptera plus.

  • FARID KODSI - Inscrit 25 février 2004 17 h 51

    Une race qui ne sait pas mourir

    Immortels, les Canadiens-français l'ont toujours été et Louis Hémon l'atteste dans son roman, Maria Chapdelaine.

    C'est dans la lutte que se dégage la grandeur et la fierté des Canadiens d'expression française; sans lutte, c'est la facilité et la soumission ou la petitesse à laquelle vous faites allusion et qui n'est point le propre du peuple canadien français, un peuple déterminé à revendiquer ses droits au sein de son pays, le Canada, un pays plus que souverain.