Le retour de l’amphore

Des amphores prêtes pour la vendange. Ici chez De Martino, au Chili.
Photo: Jean Aubry Des amphores prêtes pour la vendange. Ici chez De Martino, au Chili.

Une amphore. Moins beau, certes, qu’un camion de pompier tout neuf rutilant sous ses rouges excessifs, mais quand même. La traiter de cruche l’indisposerait cependant. Vrai qu’elle est intimidante, sombre, mystérieuse, froide et creuse, cette amphore.

Vrai aussi qu’elle dissimule des airs vieillots et passéistes qui ne cadrent pas tout à fait dans ce moule contemporain où tout est formaté et où rien n’est laissé au hasard. Mais quand on a quelque huit millénaires de vendanges derrière le goulot d’étranglement, reconnaissance et respect s’imposent.

De plus en plus de vignerons lui paient aujourd’hui leur tribut. S’il n’est jamais tout à fait disparu de la Géorgie, de la Croatie ou de l’ex-Yougoslavie, le célèbre logement vinaire fait de plus en plus son apparition depuis une dizaine d’années dans les chais dernier cri aux quatre coins arrondis du monde, aux côtés des cuves en acier inoxydable, demi-muids tronqués et autres cuves béton.

Il est par ailleurs cocasse de constater que ces mêmes cuves béton qui n’avaient plus la cote depuis 30 ans font actuellement un retour en force dans ces chais mêmes qui ne juraient que par l’inox.

Retour à l’argile

 

En refermant le beau livre de l’auteure new-yorkaise Alice Feiring For the Love of Wine (Potomac Books), j’ai rapidement compris que l’amphore en question était étroitement liée à cette civilisation du vin dont nous sommes le dernier maillon aujourd’hui.

Plus qu’un retour à la terre, un retour aux sources, au coeur même d’une argile qui a de tout temps façonné les vins tout en nous fournissant une sacrée belle leçon d’histoire. On ne fait pas dans le folklore ici.

Prenons par exemple cette idée de terroir. S’il est acquis que la composition même de l’argile varie en fonction des terroirs, à l’image du vignoble, d’ailleurs, il en résulte que les propriétés singulières de la terracotta en question auront un impact direct sur le raisin qui s’y entassera, y macérera, y fermentera pour être ensuite élevé comme un vin à part entière.

En effet. À l’image de la barrique traditionnelle assemblée avec des bois provenant de forêts réputées pour les qualités uniques de leurs chênes, la micro-oxygénation pratiquée ici en mode dit « de réduction » (à l’opposé du mode oxydatif) s’enrichit au passage des oxydes et autres minéraux charriés et transmis par l’argile pour fournir une première « éducation » au vin. Un peu comme un élève qui passe du primaire au secondaire.

Mais l’amphore pousse plus loin l’intimité qui la lie au fruit de la vigne. Avec une dimension qui frise ici le philosophique et le métaphysique, comme le mentionne Alice Feiring en citant le vigneron Josko Gravner, pionnier dans le Frioul italien pour l’utilisation d’amphores alors que les cuves inox voyaient à peine le jour.

Gravner — qui compte à mon sens parmi les plus grands vignerons de la péninsule italienne — nous dit (je me permets de traduire) que, si « le sol offre une vie suffisante pour donner naissance aux raisins, la vigne a besoin du sol et de son sous-sol pour fructifier et s’incarner en fruit ». Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil.

L’homme ajoute aussi, et c’est là, à mon avis, que cela devient tout à fait captivant : « Mais alors que vous avez en main ce fruit, il vous faut encore cette même terre pour faire le vin. »

Bien sûr, vous pouvez faire votre vin en cuve plastique, en dame-jeanne, en bidon de métal ou même dans votre baignoire si vous voulez, mais cette entité moulée volée au ventre de la terre qu’est l’amphore agit ici comme un détonateur, un révélateur, un déclencheur, pour ne pas dire un « fusionneur » susceptible d’accompagner le jus et ultérieurement le vin tout au long de sa vie.

La boucle est ainsi bouclée. D’une part, les racines de la vigne « aspirent » le sous-sol minéral pour mieux le liquéfier dans le fruit ; fruit qui sera à son tour activé sous l’argile pour ensuite s’incarner en vin dans une dynamique globale amplifiée par le terroir.

Un maître électricien dirait en guise de métaphore que l’amphore devient alors une prise de terre vivante qui, contrairement à une cuve en acier inoxydable classique (agissant ici comme disjoncteur), permet la transmission du courant et assure la tension fine entre vin et terroir.

Bref, qu’il s’agisse de l’amphora romaine, de la tinaja espagnole, de la dolia française ou du qvevri géorgien, la fameuse jarre en terracotta qui nous arrive du fond des âges, et responsable actuellement d’un renouveau pour les vins orange, a encore plus d’un secret à nous révéler.

Le sujet est vaste, très vaste, et exigerait plusieurs chroniques pour en faire le tour. La bonne vieille amphore damerait-elle le pion à ces actuelles technologies sophistiquées qui nous éloignent peut-être du vrai vin au lieu de nous en rapprocher ? Histoire à suivre. Nous y reviendrons.

Trois blancs

J’aime le vin blanc. Avec le recul, maintenant, peut-être même plus que le rouge. Seulement, à prix et qualité égaux, il est plus difficile à dénicher. Disons un ratio d’un pour cinq. Sans avoir « vu » l’amphore, en voici trois prélevés cette semaine à la SAQ et dotés d’une même trame narrative. Une espèce de fluidité décoincée doublée d’une approche tactile que certains interpréteront comme étant « minérale ».

C’est la deuxième apparition chez nous de ce bijou d’Albarino 2015 de Laurent Miquel (21,15 $ – 12492831) et, à moins d’errer royalement, l’un des très rares, sinon le seul, spécimens plantés dans l’Hexagone. En tous points captivant !

Un tour de force, même. Plus large d’épaules que ses frères espagnols ou portugais, ce blanc sec n’en demeure pas moins effilé comme le bec d’un héron pêchant une truite de rivière. Aromatique, très précis, d’une amplitude rapidement gagnée par sa vivacité naturelle, cet albarino poursuit sans dévier sur une longue finale saline. Monsieur Miquel sait faire, bravo ! (5) ★★★

Dans la foulée, le muscadet du Domaine de l’Ecu « Granite » 2014 (23,55 $ – 10282873) apparaîtra plus contenu, plus introspectif, comme s’il avait perdu sa langue, coincée entre deux blocs de… granite.

Mais à force de lécher la pierre, on sait ce qu’elle goûte ! Mélange de coquilles d’huître broyées sur fond de gelée de coing façon chenin blanc de Vouvray avec, en toile de fond, une fine texture de talc comme élément tactile.

Un rien austère aujourd’hui, mais quelle belle décennie devant lui ! Un bio qui a ses fidèles, dont votre chroniqueur. (10 +) ★★★1/2 ©

La route vers Niedermorschwihr, à la hauteur de Colmar, expose déjà les grands crus Brand et Florimont, mais surtout le très pentu Sommerberg où voisine la famille de Jean Boxler depuis le XVIIe siècle.

Connue et reconnue pour ses rieslings (80 % de la surface plantée), la maison se démarque aussi par ses pinots gris et blancs, dont ce pinot blanc 2014 Albert Boxler (30,50 $ – 11903328), qui n’a rien à voir ici avec un jaja de bistroquet.

Retour aux fameux granites qui taillent ce blanc sec comme une bombe minérale explosive, avec cet ajustement au laser du fruité dont on a l’impression qu’il est lui-même alimenté à l’uranium, tant sa charge est expansive. Un blanc sec, léger, intense, d’une magnitude à couper le souffle ! (5 +) ★★★1/2

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