Laïcité et tabagisme

Il fallait sans doute s’attendre à ce que Jean-François Lisée continue d’explorer les méandres du « nous » durant la course à la direction. Il avait pourtant été très clair en novembre 2014. Le gouvernement Marois avait « empoisonné » le climat avec sa charte de la laïcité, et toute proposition de nouvelles règles relatives au port de signes religieux serait « contre-productive » pour le PQ. « Dans l’avenir prévisible, on ne doit pas revenir là-dessus », disait-il.

Les choses ont beau changer rapidement en politique, une période de deux ans peut certainement s’inscrire dans l’avenir prévisible, et les arguments que M. Lisée avançait à l’époque semblent toujours aussi convaincants. « On a tellement braqué des gens. On a tellement divisé des gens. On a tellement mécontenté des communautés culturelles. On a tellement éloigné des jeunes », déplorait le député de Rosemont.

C’était précisément le danger contre lequel Jacques Parizeau, Gilles Duceppe et bien d’autres avaient mis le gouvernement Marois en garde dès le départ. À l’époque, M. Lisée jugeait plutôt que son collègue Bernard Drainville avait présenté une proposition équilibrée, basée sur des principes auxquels il adhérait et qui était bien adaptée aux particularités du Québec, comme il l’avait expliqué sur son blogue. C’est seulement après la défaite de 2014 qu’on a appris qu’il aurait démissionné du Conseil des ministres si un projet aussi formidable avait été adopté.

Il peut bien jouer sur les mots et dire qu’il ne s’agit plus d’imposer de nouvelles règles, mais simplement d’indiquer la « préférence » de l’État. Il est vrai que sa « charte 3.0 » ne va pas aussi loin que la version originale, mais elle risque d’avoir les mêmes effets délétères. Aucun employé de la fonction publique ne perdrait son emploi pour cause de signes religieux, mais cela pourrait bien devenir une condition d’embauche à l’avenir.

Ceux qui choisiront de ne pas tenir compte de cette « préférence » ne se sentiront pas les bienvenus et craindront que leurs chances de promotion soient amoindries. Sans parler des inévitables butors : « Hey, t’as pas vu l’affiche ? » Bonjour l’ambiance ! M. Lisée a un sens inné de l’image, mais sa comparaison avec la lutte contre le tabagisme n’était pas sa meilleure trouvaille.

 

Dans le secteur parapublic, laisser aux diverses administrations le soin de définir leurs propres règles risque de créer une choquante disparité. Le port de signes religieux pourrait devenir un obstacle à l’embauche dans un hôpital, mais pas dans la clinique voisine.

Même circonscrite aux enseignants et au personnel des garderies, la « conversation » publique proposée par M. Lisée s’annonce aussi acrimonieuse que le débat sur le projet Drainville, puisque les arguments seront de même nature de part et d’autre.

Les mêmes causes donnant généralement les mêmes résultats, on voit mal comment ceux-ci pourraient être plus bénéfiques qu’en 2014, aussi bien pour le Québec que pour le PQ. M. Lisée avait parfaitement raison : « Dans l’avenir prévisible, on ne doit pas revenir là-dessus. » Il serait plus sage de s’en tenir aux dispositions de la commission Bouchard-Taylor, pour se concentrer sur les accommodements raisonnables et la lutte contre le radicalisme islamique.

 

Quand on a demandé à M. Lisée pourquoi il voulait maintenant reporter le référendum après 2022, il a répondu que le PQ a perdu un an de préparation et que Stephen Harper n’est plus là pour servir d’épouvantail. On ne peut certainement pas invoquer les mêmes raisons dans le cas des signes religieux. Aux yeux des communautés culturelles que le PQ cherche à séduire, Justin Trudeau sera encore plus convaincant que M. Harper dans le rôle de défenseur des droits fondamentaux menacés par les méchants séparatistes.

Pendant longtemps, M. Lisée a été un des plus ardents promoteurs de la « convergence » des partis souverainistes. Pauline Marois l’avait même mandaté pour tenter de trouver un terrain d’entente avec Québec solidaire. Il semble toutefois avoir tiré un trait sur cette convergence. Après le report du référendum, une reprise du débat sur les signes religieux ne peut que compromettre davantage une reprise des discussions qui ont été mises entre parenthèses pour la durée de la course.

M. Lisée semble aujourd’hui plus enclin à courtiser les électeurs de la CAQ, qu’il voit comme la clé d’une victoire péquiste à l’élection de 2018. De toute évidence, il n’entend pas lui abandonner le terrain identitaire, mais un électoralisme à court terme ne doit pas faire perdre l’essentiel de vue.

Certes, l’identité demeure un élément essentiel du projet souverainiste, mais l’une et l’autre seraient mieux servis si le PQ s’assurait que le français occupe la place qui lui revient plutôt que de relancer un débat dont le passé récent a démontré toute la nocivité.

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