Facebook et la nudité

La controverse sur la censure par Facebook de la photo d’enfants fuyant l’horreur est révélatrice des enjeux de la régulation dans l’univers médiatique désormais dominé par les plateformes Internet.

C’est une icône du dernier tiers du XXe siècle : la photo montrant cette petite fille nue accompagnée d’autres enfants effrayés fuyant un bombardement lors de la guerre du Vietnam. En son temps, elle a révélé l’horreur de cette guerre. Voilà qu’elle contribue maintenant à illustrer le défi de réguler l’espace planétaire d’Internet.

Mise en ligne par des internautes norvégiens, la photo est censurée, car elle montre une enfant dénudée, ce qui contrevient aux règles de Facebook.

S’ensuit un concert de condamnations. La première ministre de Norvège déclare que « ce que Facebook fait en supprimant ce genre d’image, malgré ses bonnes intentions, revient à modifier des pans de notre histoire commune ».

Facebook revient sur sa décision et convient qu’en raison de son statut d’image emblématique et de son importance historique, il faut replacer l’image « là où nous savons qu’elle a été retirée ».

L’épisode témoigne, une fois de plus, de la difficulté d’appliquer des règles essentiellement tributaires du sens accordé à une image.

Les plateformes comme Facebook ont pratiquement carte blanche pour gérer les flux d’informations que les usagers et partenaires déposent sur la plateforme. Au regard de la loi, Facebook n’est pas considéré comme un média d’information assumant la pleine responsabilité des contenus se retrouvant dans ses pages. Ce sont les usagers, libres de partager des images en ligne, qui sont a priori responsables.

Les lois laissent aux plateformes le choix des moyens pour gérer les contenus qu’ils estiment risqués. Les politiques du réseau social prohibent les « violences et menaces », « intimidations et harcèlements », « discours incitant à la haine », « contenus explicites » ou encore la « nudité ».

La régulation émanant de ces entités privées qui dominent Internet a plus d’effectivité que celle de la plupart des États. C’est pourquoi il est devenu naïf de s’imaginer que le droit n’émane que des États.

Chaque jour, des millions d’images sont partagées et commentées. Des processus, fondés sur les signalements des internautes, permettent de recenser les contenus problématiques.

Au cours des années récentes, des images d’allaitement maternel ont été censurées. Là encore : nudité. Mais est-ce cette nudité-là qui est source de danger ?

Comment évaluer la différence entre une image pornographique et l’image du tableau de Gustave Courbet L’origine du monde, représentant la région génitale du corps d’une femme ? Celle-là aussi a été censurée par Facebook.

Les règles visant à contrôler les images commandent forcément une évaluation. Une évaluation reflétant la compréhension du contexte dans lequel l’image est diffusée et reçue.

En France, on s’est indigné de la censure du tableau de Courbet ; on a même porté l’affaire devant un juge. La première ministre norvégienne s’inquiète des dangers d’effacer l’histoire.

Pourtant, dans cette même Europe, on vient d’adopter un règlement permettant aux personnalités publiques de réclamer, au nom du « droit à l’oubli », l’effacement des liens conduisant à des informations historiques !

Il serait donc tout à fait possible qu’un jour, l’un de ces enfants (devenu adulte) figurant sur la photo censurée, réclame que celle-ci soit supprimée du Web, car elle lui cause des ennuis ! Il reviendrait alors à ceux qui estiment que l’image a valeur historique d’en faire la démonstration !

La régulation portant sur le sens des images et des mots suppose l’évaluation du contexte de diffusion. Lorsque vient le temps de décider si une image peut être maintenue en ligne, sa signification est évaluée en fonction de référents culturels parfois différents d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre.

En Europe, on priorise la « vie privée » sur le droit à l’information alors qu’aux États-Unis, c’est l’indécence qui obsède !

Le réseau télescope les espaces. Les images y circulent, peu importe ce qu’elles représentent pour ceux qui les reçoivent dans les multiples espaces culturels du monde physique. Ce qui est régulé sur ce continent au nom de la lutte à l’indécence peut-être condamné comme censure bigote là-bas.

Mais au-dessus de ces lois territoriales, les grands joueurs du réseau appliquent leurs logiques gestionnaires et commerciales et réglementent ce que nous pouvons voir et entendre.

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