Debout!

Il est un peu trop souvent question de populisme par les temps qui courent, vous ne trouvez pas ? Un peu trop souvent question aussi de démagogie, de censure, d’excès de morale, d’énormités, de rumeurs, de faits erronés posés sur la place publique et érigés en nouvelles, sans que l’on s’en offusque plus que ça.

La parole populiste, avec ses nombreux dérivés ou effets pervers, a été libérée dans les dernières années avec la complicité de plusieurs leaders charismatiques. L’évidence en la matière a même son nom : Donald Trump. Sa surexposition médiatique, qui a forcé une course électorale, donne de la force à l’absurde, à l’ineptie, au mensonge, à la stigmatisation, à la haine, à la division, à la morale excessive, à la diabolisation et cautionne surtout l’amplification du phénomène par des milliers d’émules à travers le monde, ici y compris.

La bêtise est en train de devenir une référence. L’odieux a trouvé ses instances de crédibilisation, parce que beaucoup de grandes gueules le nourrissent et finalement très peu de voix s’en offusquent avec la même vigueur, avec la même conviction. Une tolérance au pire qui commence franchement à devenir gênante.

Cet été, sur les ondes de NPR, la radio publique américaine, un débat s’est tenu en après-midi sur l’indolence des médias, courroie de transmission des discours haineux et des mensonges de Trump, dans cet aveuglement, a souligné l’un des intervenants, qui n’est pas sans rappeler celui avec lequel les journalistes américains ont embarqué à une autre époque dans le délire du maccarthysme. Vous savez, cette chasse à la sorcière communiste pilotée par un idiot dogmatique. Un autre invité a appelé à un examen de conscience des médias qui participent à cette propagation du populisme et de la démagogie. Tout ça, malheureusement, dans la confidentialité de NPR qui, comme bien des médias sérieux, prêche à une mince frange de convaincus.

La lucidité face aux dérives est bel et bien là. Mais son volume est encore trop bas et surtout trop localisé.

Prenez la dénonciation la semaine dernière de la censure érigée en système par Facebook, dénonciation posée en première page de l’Aftenposten, plus grand quotidien de Norvège, par son éditeur Espen Egil Hansen. Le détonateur ? Le retrait par le réseau social américain de la célèbre photo prise pendant la guerre du Vietnam montrant des enfants fuyants les attaques au napalm. Au centre, vous vous souvenez, une petite fille en peur et en pleurs est nue. L’image est patrimoniale. Son auteur, Nick Ut, a même reçu un prix Pulitzer pour avoir immortalisé ce drame. Un journaliste l’a publiée sur son compte pour parler de ces images qui ont troublé les opinions sur les guerres. Facebook a préféré la considérer comme de la nudité qui nuit à l’aseptisation de son réseau, au bon fonctionnement de sa régie publicitaire.

En première page, l’éditeur a accusé Facebook « d’abus de pouvoir » et a ajouté : « Je suis très inquiet de voir le plus important média du monde restreindre les libertés plutôt que de contribuer à les étendre. »

C’est inquiétant en effet, mais ce qui l’est encore plus, c’est le nombre élevé de personnes qui se complaisent dans ces espaces et le nombre limité de personnes qui osent aujourd’hui sonner l’alarme face à ces nouvelles configurations médiatiques qui soutiennent le populisme, qui encouragent la censure, qui dénigrent l’intellectualisme et induisent des environnements dans lesquels la rumeur fait loi, le faux et le vrai cohabitent de manière néfaste. Et ce, dans un tout qui fait ce carburant fienteux auquel les populistes s’abreuvent.

Le présent n’a pas encore trouvé son Stefan Zweig, journaliste austro-hongrois qui au début du siècle dernier a alerté ses contemporains sur les dangers du populisme xénophobe, des discours clivants, de la peur de l’autre, et qui, entre 1904 et 1933, a fait la chronique éclairée d’une civilisation marchant inéluctablement vers l’obscurité des années radicales. Mais il serait temps qu’il le trouve.

Partout, les esprits critiques — les vrais, pas ceux qui confondent la critique avec la démagogie et qui croient qu’il est préférable « d’avoir de la mauvaise information plutôt que pas d’information pantoute » —, les voix lucides, les regards éclairés devraient se lever, s’unir et surtout se mettre à parler fort pour montrer du doigt tous ces points de convergence avec une histoire déjà écrite, dans laquelle il serait dommage de retomber.

La semaine dernière, dans les pages de Libération, le journaliste Alain Duhamel a d’ailleurs évoqué dans un texte bien senti un « retour des années 30 » un peu partout en Europe, estimant même que le déni est « impossible ». La montée des extrêmes, l’hostilité affichée sans vergogne contre les immigrés, le délire autour du burkini, le populisme crasse qui « imprègne le camp victorieux du Brexit », les dérives sécuritaires, le culte de la désinformation et les excès de la morale incarnent la chose selon lui.

Et, dans ce contexte, il y a désormais un risque élevé de voir le silence de l’intelligence, face à ce présent troublé, à la timidité des voix dissonantes, au manque de fermeté pour condamner cette bêtise qui s’institutionnalise, se transformer un jour en crime, un crime contre l’humanité.

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12 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 septembre 2016 03 h 43

    Vous suggérez plutôt de se coucher

    D'abord, M. Trump est très loin d'être le porte-parole des voix dissidentes, celles qui n'ont pas la langue de bois et ne se soumettent pas à la censure idéologique et totalitaire du politiquement correct et de la bien-pensance.

    Ensuite, vous citez Libération, journal extrêmement biaisé, porte-parole du Parti socialiste honni par une majorité croissante de Français. Pire, vous applaudissez la censure de Facebook. Vous, un journaliste? Je crois faire un cauchemar.

    Le populisme est la voix du peuple, ce peuple abandonné par son gouvernement, au profit d'une nouvelle source d'électorat, du nouveau prolétaire du 21e siècle venu d'ailleurs pour écraser l'ancien.

    Oui, en effet, tout le monde est d'accord pour dire que la situation politique actuelle fait étrangement penser à un triste et horrible passé... lorsque la résistance des patriotes s'est progressivement organisée contre l'occupation, l'invasion, tandis que certains autres ont choisi de collaborer.

    Cette manie d'allier populisme et patriotisme avec le nazisme est vraiment agaçante et mensongère, car une majorité d'Allemands étaient contre le régime nazi, et c'est par le conditionnement idéologique des jeunes dans les écoles que les Nazis se sont constitués une armée décérébrée pour arriver à leurs fins... tout comme les régimes islamiques et les partis mondialistes et multiculturalistes dans tout l'Occident qui déconstruisent tous les fondements de nos sociétés - famille, éducation, patriotisme, démocratie, pour créer l'homme nouveau, déraciné, décérébré, acculturé, appauvri sprituellement et monétairement, illettré.

    Il est déplorable d'assister à l'état avancé de cette déconstruction du bon sens même, jusque dans les pages de Le Devoir. La déraison et la désinformation se montrent au grand jour et de moins en moins de personnes s'en indignent par crainte justement d'être accusées de racisme, de xénophobes, d'islamophobes, pire, d'être traînées en justice par la police du politiquement correct gras

    • Gaston Bourdages - Abonné 12 septembre 2016 09 h 54

      Bonjour madame Lapierre et mercis pour votre fort intéressant point de vue.
      Se peut-il que cette «majorité d'allemands» que vous citez ont fait le choix du silence. Les raisons ? Elles semblent multiples. Madame Hannah Arendt dans «Eichmann à Jérusalem» parle de banalisation du mal...n'est-ce pas ce qui se passe en ce moment ? À force d'entendre ces «nouvelles» d'attentats, «on» finit par s'habituer....Une réaction qui en dit long sur l'érosion des consciences. Quelle maltraitance à l'humanisme dans ses profondeurs !
      Gaston Bourdages

    • Louise Martin - Abonné 12 septembre 2016 14 h 20

      Madame Lapierre, svp relisez l'article, F Deglise dénonce Facebook. Et même si Libération penche du côté du PSS, il faut lire l'article d'Alain Duhamel dont la synthèse du populisme d'avant et de maintenant est des plus éclairante.

      Louise Martin
      abonnée

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 septembre 2016 18 h 41

      Merci de cette clarification, Mme Martin. J'avais effectivement mal lu ce passage sur Facebook.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 septembre 2016 19 h 07

      Comme je suis d'accord avec vous Mme Lapierre. Et si vous me le permettez, j'aimerais continuer.

      Tiens, le populisme est exécrable pour l'élite soi-disant intellectuelle. Populisme vient du mot population qui veut dire les gens qui composent une population, donc un pays. Et c'est le peuple qui dit non à ces gens qui se pensent supérieurs aux autres parce qu'ils ont complété un baccalauréat en sciences humaines.

      Et notre cher chroniqueur a atteint le point Godwin en quelques lignes seulement. Évidemment, si on ne souscrit pas à la rectitude politique multiculturalisme, nous sommes sûrement xénophobes ou mêmes pires, des racistes. C'est le vieux réflexe Adil Charkaoui; si on n'est pas d'accord avec leur salade, nous sommes évidemment des sous-hommes. S'il y a une idéologie qui se prête à ceux qui s'amusaient à faire du "Goose Stepping" dans leur temps libre, aujourd'hui, on l'appelle tout simplement l'islamofascisme.

      On imagine aussi qu'on ne peut pas être intelligent si nous disons non au mondialisme, non à la libre circulation des gens, biens et services (voir les libre-échangistes), non à l'élite, non à l'establishment, non aux néolibéralistes, non aux néocolonialistes et non au 1% aux paradis fiscaux. Et qu'en est-il de la montée des extrêmes et de l’hostilité affichée sans vergogne contre nos démocraties qui nous vient d'Orient ? Ce discours détonne plus qu'il étonne venant de la part de gens privilégiés qui vivent leur bulle propre à eux. Et s'ils se préoccupent tellement des autres, pourquoi n'échangent-ils pas leur citoyenneté pour celle d'une des pays en voie de développement ? Pourquoi ne subventionnent-ils pas ces gens directement et qu'ils n'en prennent pas soin dans leur maison propre au lieu de s'en tenir au gouvernement et à l'état qui n'est qu'une manifestation de ceux qui paient des impôts ? Plus de 60% des gens au Québec ne sont pas d'accord avec une immigration sans balise et c'est 70% dans le ROC. Allumez les lumières!

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 septembre 2016 05 h 04

    Tout en accord avec «...devraient se lever, s'unir...»

    ....pour nous dire quoi ? Qu'ils ont des idées sur un projet de société où prôneraient justice sociale, éthique et autres nourrissantes valeurs morales ?
    Lors de la tenue du dernier Forum Social Mondial tenu à Montréal, madame Francine Pelletier, (Le Devoir), monsieur Sébastien Bouchard, syndicaliste et monsieur Donald Cuccioletta, historien nous ont, nous membres du public présents, entretenus de «Populisme de droite et radio-poubelle». «Silence de l'intelligence et la timidité des voix dissonnantes» étaient absents. Convaincu je suis que personne assistant à cet atelier ne veut être complice «d'un crime contre l'humanité»
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 12 septembre 2016 08 h 31

    Un climat pré-insurrectionnel

    La colère couvre en Occident. Depuis la Grande Récession, le niveau de vie des peuples occidentaux périclitent. D'un côté, il y a les médias traditionnels qui, manipulés par les agences de presse, cherchent à prouver que les choses s'améliorent (croissance du PIB, croissance des indices boursiers) et de l'autre, il ya le vécu des gens à qui on coupe les services et qu'on appauvrit.

    Cette colère informe contre le "système" est focalisé sont des boucs émissaires; le Brexit, le burkini, les immigrants, etc.

  • Jean-François Trottier - Abonné 12 septembre 2016 08 h 38

    Au moins deux générations de perversion

    Il existe beaucoup de perceptions différentes à ce sujet, aussi je dois préciser qu'en général je considère que beaucoup, énormément de "jeunes" (de 18 à 30 ans) ont un esprit articulé et parfois une vision percutante et aiguisée sur les réalités de notre monde.

    Mais il est impossible de ne pas noter, en général, une baisse grave de la qualité du langage utilisé par exemple à Radio-Canada. J'y entends chaque jour des erreurs grossières (utilisation de que au lieu de dont, mauvais accords, anglicismes). Je parle bien de journalistes et animateur. Il y a bien pire ailleurs.

    Au moindre reproche on se fait taxer d'élitiste et de snob, alors que selon moi le snobisme ici consiste à ne pas "perler pointu" pour avoir l'air de pas avoir l'air de péter trop haut.

    Michel Tremblay a donné à bon escient ses lettres de noblesses à une langue où ce qui n'est pas dit joue un rôle immense. On a cru bien faire en rendant celle-ci le dénominateur commun de ce qui peut et doit se dire en public.

    Quiconque sort du moule est rejeté comme un maudit intello, tout comme ailleurs on parle de maudits BS.
    La seul élite acceptée est sportive ou, dans une moindre mesure, financière.

    Or, la langue dans son ensemble est utile, eh oui! Et les phrases de plus de treize mots existent, j'en ai vues.

    L'éducation générale a perdu totalement le sens de l'intérêt pour les possibilités qu'offre le français. On apprend qu'on doit aligner les mots, mais où apprend-on à les manier, à ciseler une phrase ou au contraire l'écheveler ?

    Qui enseigne la logique interne du français, tout aussi riche que la logique mathématique et son langage de signes si précis qu'ils ne laisse aucune place à l'imagination contrairement au français ?

    La volonté de créer un dénominateur commun, plutôt que celle de permettre l'épanouissemenmt dans l'expression, est une faute grave de notre système d'enseignement. Elle ne tue pas la langue, elle l'a simplement fait disparaître des lieux publics.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 12 septembre 2016 12 h 08

    Stefen Sweig

    Ce magnifique auteur, souvent cité avec raison, s'est malheureusement suicidé: peu d'espoir en vue....