Le fédéralisme rentable

Par un concours de circonstances, je me suis retrouvée un jour dans une maison-manoir au bord d'un lac célèbre et célébré par des riverains riches, richissimes et souvent ostentatoires. Les heureux propriétaires de ce domaine, dont j'ignorais l'identité, vivaient à l'étranger, m'avait-on dit. Je suis restée le temps d'une baignade avec des amis et leurs connaissances à qui on avait prêté ce lieu surdimensionné.

La singularité de cette maison reposait sur le fait qu'on devinait que la surface habitable avait été agrandie à partir d'une petite structure d'origine. Bref, un chalet de dimension modeste était devenu une «cabane», comme on dit ici, où les chambres à coucher-salles de bains en enfilade ne se comptaient plus. Pour ce qui est du marbre, on se serait cru à Carrare. Quelques jours après mon passage rapide dans ce décor à faire rêver les participants des émissions de télé-réalité, après avoir harcelé les amis qui m'avaient entraînée là-bas, j'ai su que la propriété appartenait à des amis du parti de Jean Chrétien, spécialisés dans la communication. Ainsi donc, j'avais été témoin de la matérialisation du fédéralisme rentable.

Si l'histoire est authentique, la métaphore de la petite maison devenue château (à sa vue, «ça frappe dans le dash», aurait dit M. Chrétien) illustre bien le parcours de ceux qui se servent de la politique comme instrument personnel de promotion économique. Si la valeur de l'engagement se juge au prix qu'une personne est prête à payer pour défendre ses idées, que penser de la qualité des idées que défendent ceux qui les trafiquent contre espèces sonnantes? Autrement dit, dans l'engagement politique, plus ça paie, plus c'est douteux.

En ce sens, le scandale mis au jour témoigne de la déliquescence d'une certaine manière de croire au fédéralisme. Entre l'idéal canadien que Trudeau et les intellectuels qui l'entouraient à l'époque défendaient et cette chasse aux «séparatisses» aussi dérisoire que pernicieuse qui a mis en avant des relationnistes et communicateurs de tout acabit plutôt que des penseurs et des idéologues disposés à défendre la cause pour la cause, il y a un détournement de pensée qui est devenu un détournement de fonds.

La vie politique regroupe des gens convaincus et des parvenus. Ces derniers, redoutables, recherchent la proximité du pouvoir pour s'élever socialement, bénéficier des retombées de la fréquentation des puissants du moment et, bien sûr, en tirer profit, si ces derniers y consentent. Dans le cas de figure qui nous occupe, le consentement ne semble pas avoir été le fait de quelques personnes isolées, et c'est bien pour cela que le scandale trouble à ce point tout citoyen digne de ce nom.

La courtisanerie, vieille comme le monde, ne disparaîtra pas, mais en démocratie, nous connaissons la façon de la neutraliser. Les lois québécoises adoptées sous le gouvernement de René Lévesque — qui avait en horreur, une horreur viscérale, cette pollution des institutions politiques qu'est le patronage — nous protègent mieux et plus que partout ailleurs dans les démocraties occidentales. La courtisanerie trouve un terreau particulier dans une situation comme celle qui prévaut à Ottawa, où le gouvernement, à cause de la conjoncture régionale, semble indélogeable. La longévité du gouvernement Chrétien a nourri l'arrogance des gouvernants et de la cour qui les entourait. Le sentiment d'omnipotence et la conviction cynique que la fin justifiait les moyens ont aussi contribué à ouvrir la voie aux courtisans sans états d'âme. Ces derniers se croyaient propriétaires de cette machine à imprimer des dollars qu'on avait mise en place avec la complicité de ministres et de serviteurs de l'État (l'expression est plus qu'ironique dans les circonstances) dans le silence indifférent ou couard de multiples témoins.

Il n'y a pas de mystère. La richesse subite, c'est-à-dire celle accumulée en quelques années par des gens agglutinés autour des élus, demeure suspecte. Une entreprise dont l'expansion spectaculaire coïncide avec la fréquentation assidue des personnalités politiques du parti au pouvoir oblige à s'interroger. Il y avait de quoi se surprendre du passage rapide de la bière au champagne et de la Honda à la berline Mercedes parmi certains partisans libéraux dont on découvre aujourd'hui les méfaits. Quelques-uns expliquaient leur prospérité spontanée à leur succès dans le marché de l'immobilier ou à la Bourse. Ce n'était pas complètement faux puisqu'ils pillaient cette maison commune qu'est l'État et pigeaient allégrement dans la bourse collective.

De toute éternité, les hommes ont adoré le veau d'or. Depuis la nuit des temps, les hommes sans scrupules ont pratiqué avec un art consommé la flatterie des puissants contre gratifications. La récompense des amis est un geste naturel. La justice sociale qui nous rend si fiers est le résultat d'un effort pour policer ces réflexes claniques. En démocratie avancée, la politique ne devrait pas être un tremplin pour s'enrichir à même l'argent des citoyens. Les convictions politiques se jugent au risque qu'elles peuvent nous faire courir plutôt qu'au fric qu'elles peuvent rapporter.

denbombardier@earthlink.net
1 commentaire
  • Josée Leclerc - Inscrite 21 février 2004 14 h 11

    Plus ça change plus c'est pareil.

    Madame Bombardier,

    Je vous lance tout d'abord une pleine main de compliments. Votre manière d'être me plait autant que votre manière de dire ou d'écrire. Cette franchise qui n'est pas née de la naïveté mais de votre curiosité, votre intelligence et de la connaissance m'inspire et me porte à croire qu'il y a encore du bon monde ici bas.

    Du plus loin que je me souvienne, j'ai compris - car je viens d'une famille de commerçants, que plus tu te tiens proche du pouvoir meilleures sont les retombées. Je veux dire que la proximité avec le pouvoir est garant de succès. Bien sûr, j'ajoute à cela le devoir de plier, de fermer les yeux ou de tourner la tête au bon moment. J'ai toujours eu cela en horreur comme René Lévesque si je reprends votre texte qui parle de patronnage. Je n'ai pas choisis ce type de richesse et on est allé jusqu'à me dire un jour, venant d'un professeur d'université, que sans argent je ne suis rien. Mais que voulez-vous, des imbéciles y'en a partout.

    Moi aussi je suis ébahie d'observer la réaction des gens face à ce scandale. Cela veut-il dire qu'on n'a rien vu de ce qui s'est passé à la fin des années 80 et au début des années 90? Si j'interprète bien ce qui s'est passé dans ces années-là au fédéral, notre pays a été vendu à nos voisins du sud. Morceau par morceau, petit bout de pouvoir au nord, miettes ici et là au centre comme à l'est et maintenant y'a presque pas une compagnie ou un bout de terrain qui ne leur appartiennent pas. Pire tout produit pensé ici se rassemble ailleurs comme nos vêtements, nos cannages et nos instruments, etc et cela avec de moins en moins de qualité en retour.

    Que ce scandale fasse tant de bruits me fait peur. Car si avec toutes les précautions prises pour ne pas que ça se sache il a été possible de le mettre à jour et si les tactiques de camouflages n'ont servi à rien, tant mieux. Mais j'ai peur d'imaginer ce que je ne sais pas encore sur la perte de nos pouvoirs autant au niveau commercial qu'au niveau de nos programmes sociaux depuis les années 90. Le silence sur cette période est fascinant à observer et j'espère que l'on va un jour pas trop lointain lever le voile sur cette période.

    Je termine en écrivant qu'on ne change pas le monde, mais j'espère que le monde ne vous changera pas non plus.
    Bien à vous,
    J.Leclerc