Un Chinois bien de chez nous

Les images œuvrent à fixer la mémoire de Canty, comme celle de celui qui le lit. Ici, du goémon.
Photo: iStock Les images œuvrent à fixer la mémoire de Canty, comme celle de celui qui le lit. Ici, du goémon.

Lors d’un souper de famille cet été, les frères Hamelin sont vite tombés d’accord : Homo sapiens est une espèce invasive. Une envahissante vermine, si vous préférez. Une success story de la sélection naturelle, comme la carpe asiatique : nous bouffons tout, et rien ne nous résiste. L’ingénieur, là-dessus, était du même avis que le phytopathologiste et l’écrivain.

Cette discussion se déroulait dans la cour d’un bungalow de Laval. Une partie de mon enfance s’est déroulée de ce bord-là des choses. C’est une expérience commune à beaucoup de gens de ma génération, et même des suivantes : vous êtes petit, le monde est grand. Là-bas, au bout du boulevard, ou de la rue en cul-de-sac, il y a un champ, un bois. Quelques années plus tard, ces îlots ont expiré à leur tour. La trame de béton, d’asphalte, de briques, d’affiches publicitaires et d’arbres cernés de toutes parts s’étend maintenant jusqu’à l’horizon. De ma prime enfance à l’âge adulte, j’ai ainsi vu la ligne de front de l’étalement urbain reculer de Pont-Viau jusqu’à Saint-Colomban, sur les contreforts laurentiens.

Que devient alors le petit bois de l’enfance, à la fois espace du rêve et réduit de liberté, tel celui dont les fourrés s’ouvraient, rappelle Daniel Canty dans Mappemonde, au fond de l’arrière-cour du doc Ferron, alias Léon de Portanqueue, dans le Longueuil des années 1960, « à proximité des forêts qui allaient céder leur place aux nouveaux lotissements »? Encore heureux s’il reste une friche à fréquenter. Nous triomphons partout comme ces troupeaux hypertrophiés condamnés à dévaster leur habitat.

Photo: iStock Les images œuvrent à fixer la mémoire de Canty, comme celle de celui qui le lit. Ici, du goémon.

Sur cette planète parasitée en long, en large et en profondeur par l’humain et ses bébelles, il paraît désormais inconcevable que l’expédition Franklin ait pu, il y a à peine 170 ans, demeurer prisonnière des glaces de l’Arctique pendant deux longues années sans que personne, dans les clubs et les salons de thé de Londres, se doute de quoi que ce soit. Inconcevable que, trois petits siècles et demi avant GoogleMap — une bagatelle à l’échelle d’une histoire de 200 000 ans —, le sieur Cavelier de La Salle ait réellement cru que la Chine se trouvait là, un peu plus à l’ouest, à portée de canot d’écorce !

Sa seigneurie de l’île de Montréal fut, semble-t-il, baptisée « La Chine » par les paysans de ses terres, en signe de dérision. La Salle explora le cours du Mississippi et prit possession d’un immense territoire qu’il nomma Louisiane en l’honneur du Roi-Soleil. Daniel Canty, de cette pérégrination, propose un bilan plus expéditif et cinglant. La Salle, souligne-t-il, « a tout de même débouché sur le delta du Mississippi et cartographié ses rives, avant de mourir dans une partie de la Louisiane qui deviendrait texane, le plus loin possible des petits comiques de la Nouvelle-France ».

Aux frontières de la poésie

Canty est né à Lachine, descendant d’une autre variété invasive d’Homo sapiens, sevrée de patates et frappée du choléra. Débarqués ici à une époque où l’intégration des immigrants n’était pas perçue comme un problème, les Canty se sont apparemment fondus dans le décor d’une industrialisation affamée de main-d’oeuvre, comme aussi dans le creuset de notre catholicisme de ti-pôvres, heureuse acquisition pour les French pea soup, je trouve. Il serait le petit-cousin de Kevin, romancier de l’école du Montana et habitué de cette chronique, que je n’en serais qu’à moitié surpris…

«[…] quand je me souviens d’où je viens, je me saisis de la prérogative de Cavelier et de mes ancêtres Lachinois [sic], pour reconnaître que ce coin d’Amérique où je suis né me donne autant le droit que mes voisins états-uniens au titre d’Américain, malgré toutes les méprises que cela peut entraîner. »

Mappemonde est un petit livre écrit aux frontières de la poésie, issu d’une conférence donnée par l’auteur à Chicoutimi. L’histoire et la géographie y sont moins des sciences universelles que les dimensions d’une conscience intime des lieux et des temps, sortes d’instruments de précision au service d’une ressaisie de l’existence. Les images, en particulier, oeuvrent à fixer la mémoire de Canty. «[…] nos mots, quelque usage qu’on en fasse, nous ramènent immanquablement aux lieux d’origine des images. […] ces dernières, comme nous-mêmes, sont nées quelque part, et leur mystère égale celui de nos naissances. »

« Les images qui me venaient en tête, en ces étés anciens, me semblaient inépuisables — je voyais, ou plutôt je ressentais cette mappemonde momentanée qui s’étendait à perte de vue, loin au-delà des limites de la banlieue… »

C’est pourtant une odeur qui est remontée en moi à la lecture des premières phrases de cet essai bref, nostalgique et lumineux. Celle de l’asphalte mouillé par une soudaine averse d’été. Ou bien arrosé par ce véhicule municipal que nous appelions laveuse, un camion-citerne équipé de gicleurs dont les jets balayaient le caniveau pendant que nous galopions en trépignant à travers le fin nuage d’eau et de poussière soulevé dans le chaud sillage de l’apparition. Cette odeur-là.

Et plus tard, en Gaspésie, celle des paquets de goémon humides et grouillants de puces de mer, qui dessinaient en séchant, sur les galets jonchés de carcasses de crabes après la tempête, la ligne de la marée haute. Cette odeur qui, depuis, traîne tout un paysage avec elle, comme si le Cap-Noir et les côtes bleutées du Nouveau-Brunswick faisaient partie d’elle, plutôt que l’inverse. « […] j’étais mortellement curieux du lieu d’où je venais », écrit Daniel Canty.

On voit passer, dans son livre, silhouette rapidement esquissée, l’actuelle coqueluche des étudiants en littérature de l’UQAM, Valère Novarina, et quelques lectures bien senties, de Melville à Hubert Aquin. Mon exemplaire est dédicacé. Il me l’a tendu en disant : « C’est un livre sur la banlieue. » J’ai acquiescé. Espèce invasive ou pas, je suis un foutu sapiens et il y a des limites à renier l’humanité.

Pour Louis, de Laval. Pas très glamour, c’est vrai. Pas comme Born in the USA, ou même Né à Québec. Mais tant pis. Peut-être bien qu’il a raison, que « les mots savent sur nous des choses qu’on ignore ».

Mappemonde

Daniel Canty, Éditions du Noroît, Montréal, 2016, 69 pages