Vous êtes donc où?

Notre attention harponnée, nous sommes devenus des zombis facilement manipulables, cherchant frénétiquement à communiquer tout en nous ignorant les uns les autres. L’attention deviendra-t-elle un bien immatériel de l’humanité à protéger?
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Notre attention harponnée, nous sommes devenus des zombis facilement manipulables, cherchant frénétiquement à communiquer tout en nous ignorant les uns les autres. L’attention deviendra-t-elle un bien immatériel de l’humanité à protéger?

Ça m’est encore arrivé. Cliquer sur une nouvelle insignifiante défilant sur mon fil d’actualité ; aller vérifier l’origine de la chicane entre un humoriste et des chroniqueurs ; me retrouver à lire un potin ou à visiter un site parce que la photo m’a attirée. Mon cortex cérébral vient d’être sollicité, mon temps volé, mes neurones en apnée.

J’ai cédé à cette tentation insensée qui consiste à glander sans le vouloir et à ne pas exercer de jugement entre ce qui mérite d’être su et la distraction pure, cette vidéo de chien qui fait du yoga, l’inutilité à son paroxysme, la majorité de ce qui transite sur les réseaux sociaux, dans mes alertes, devant mon écran.

Notre infinie capacité de distraction semble indiquer que la question de savoir ce qui mérite vraiment notre attention — ce qui en vaut la peine — nous laisse insensibles

 

J’ai honte. Je ne suis pourtant pas si accro, il m’arrive d’éteindre, de m’éloigner des sirènes pixels, mais de moins en moins. J’ai même écouté un documentaire avec Noam Chomsky durant mes vacances sur l’effondrement du rêve américain, signe que je ne suis pas tout à fait irrécupérable. On nous endort de belle façon pour poursuivre des desseins plus diaboliques, semble-t-il.

Ce que j’ai préféré de cette pause estivale ? En partie, le message automatisé qui prévenait mes correspondants que je risquais d’être (très) lente à répondre. Ce simple avertissement m’évitait de me sentir oppressée. J’ai connu grâce à lui de véritables heures de liberté mentale. Notre prison invisible nous suit partout, à toute heure, à tout moment, et le plus surprenant, c’est que nous tenons les clés de la geôle entre nos mains.

J’ai aussi profité des beaux jours pour tenter de lire un essai dont l’auteur m’avait séduite avec son précédent ouvrage, Éloge du carburateur. Cette fois-ci, Matthew B. Crawford, philosophe devenu mécano de motos (et professeur à l’Université de Virginie), s’intéresse, avec Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, à notre capacité d’inattention et à la dérive d’un bien immatériel qui fait partie de nos ressources essentielles. J’ai dû perdre beaucoup de capacité attentionnelle au fil des vacances car j’ai adoré l’idée du livre, mais bâillé d’ennui en le parcourant. Je ne vous le recommande pas ; un résumé suffira.

La mort de l’autre

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Notre attention harponnée, nous sommes devenus des zombis facilement manipulables, cherchant frénétiquement à communiquer tout en nous ignorant les uns les autres. L’attention deviendra-t-elle un bien immatériel de l’humanité à protéger ?

Il ne faut pas être très observateur pour remarquer que l’espace public a été presque complètement envahi par les écrans, ceux qu’on traîne avec soi et les autres. Parler à un inconnu, le cou en vautour, relève même de l’agression sociale.

Au restaurant cet été, j’ai vu une famille entière attendre son repas, chaque membre derrière un écran différent. Nous sommes des Robinson à la dérive sur notre île.

Ce ne serait pas si grave si notre attention n’était pas un « bien » très convoité. « La présence de plus en plus dense des technologies attentionnelles dans l’espace public exploite nos réactions d’orientation d’une manière qui fait obstacle à toute sociabilité, nous éloigne les uns des autres et nous oriente vers une réalité préfabriquée, dont le contenu est télécommandé par des intérêts privés motivés par l’appât du gain. Il n’y a là aucun complot, c’est juste comme ça que ça se passe. » Matthew B. Crawford nous présente l’attention (individuelle et collective) comme une ressource rare, peut-être celle dont nous sommes le moins conscients et qui vient en quantité limitée.

J’ai vu un mec au Starbuck aujourd’hui. Pas de téléphone, pas de laptop ni de tablette. Il était là assis tranquille, à boire son café. Comme un psychopathe.

 

Il compare l’absence de bruit avec le fait de ne pas être interpellé constamment. Nous tenons pour acquise la qualité de l’air ou de l’eau et ne pensons jamais au droit d’avoir la sainte paix. Mais, alors que des lois protègent l’eau et l’air (hum, un peu, et le silence, très peu), rien n’a encore été fait pour nous prémunir contre un envahisseur sournois qui vient harponner une ressource majeure : notre attention.

Ironiquement, fait remarquer Crawford, ces mêmes personnes qui profiteront éventuellement de cette attention, en l’exploitant comme une mine d’or s’isolent de plus en plus du reste du monde. Soit elles se recueillent devant une eau minérale primée dans le salon VIP à l’aéroport, soit elles comptent leurs billets de banque dans un paradis fiscal.

« Lorsque les biens communs sont privatisés, ceux qui en ont les moyens peuvent abandonner l’espace public pour se retirer dans des clubs privés tels que le salon classe affaires. À partir du moment où nous réalisons que ce sont justement les décisions des occupants de ce salon qui façonnent l’environnement des passagers de la classe économique, nous commençons à percevoir les choses sous un angle plus politique. »

Jeux de société

On ne parle donc plus de création de richesse, mais de dépossession. Vous me direz que nous avons le choix. Oui et non. Le mouvement de foule, notre paresse mentale, nos neurones que nous n’exerçons plus, la sollicitation constante, le discernement qui nous échappe, font le reste. L’autodiscipline est elle aussi une ressource limitée, souligne l’auteur, qui nous met en garde contre une forme de monoculture en terme d’être humain, un consommateur.

Sous des discours d’autonomie astiqués au vernis de l’individualisme, on nous propose une forme de non-liberté selon le philosophe américain. Et nos enfants subissent encore davantage ce lavage de cerveau car ils n’auront rien connu d’autre. Une nouvelle norme culturelle s’est installée.

Le drame de notre temps, c’est que la bêtise se soit mise à penser

 

Cet été, j’ai aussi fait du ménage dans les jeux de société que nous n’utilisons guère plus. Les enfants grandissent, beau-fils est devenu un adulte et nous a quittés pour d’autres cieux, nous sommes moins portés vers les jeux de table. J’ai donné des tonnes de ces jeux à des écoles, service de garde et jeunes parents.

Je n’ai conservé que quelques classiques, le Probe (sorte de bonhomme pendu), le Scrabble, le Twister (pour les ados) et le Risk parce que l’avenir est à la géopolitique. Samedi dernier, nous étions deux mères monoparentales avec deux ados à nous bidonner sérieusement devant le jeu de Probe après une journée de corvée pesto à huit mains.

Pas un écran n’aurait pu nous procurer ce pur plaisir fait d’échanges, de rires, de malices, de taquineries, de pièges et de contacts. Le temps d’une soirée, nous avons succombé à un passe-temps vieux comme l’humanité qui joue aux dés, celui de faire monter de quelques degrés la chaleur humaine.

Cette fois, nous n’étions plus des pions qu’on déplace sur un échiquier, nous étions redevenues les maîtres du jeu. Et ça, ça n’a aucun prix.

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Visionné Requiem for the American Dream avec Noam Chomsky (Netflix ou DVD depuis le 23 août). Si vous avez apprécié Inside Job (2010) ou Le prix à payer (2014), si vous êtes plus Bernie que Donald, vous serez interpellé par les propos de ce philosophe, linguiste et activiste qui s’intéresse à une nouvelle Amérique, celle qui pour la première fois ne peut plus espérer mieux pour ses enfants. Chomsky pose son regard perçant sur les inégalités sociales et la véritable atteinte à la démocratie. À écouter sur un écran près de chez vous avant les présidentielles de novembre.

 

Aimé ce photoreportage en noir et blanc de Babycakes Romero sur notre civilisation sous écrans et la mort des conversations humaines. Très éloquent.

 

Souri devant la publicité pour un médicament révolutionnaire qui pourrait nous guérir du TDA. À la portée de tous et gratuit.

Théâtre politique en direct

Avec J’aime Hydro, la comédienne et documentariste Christine Beaulieu nous offre du théâtre engagé depuis La Licorne, ce soir et demain. Pour ceux qui ont vu et apprécié le documentaire Chercher le courant (Tou.tv), la proposition n’est pas si farfelue. Le harnachement de rivières pour produire de l’électricité dont personne ne veut plus pose une question épineuse sur les plans économique et environnemental.

La livraison s’avère tout sauf ennuyeuse, ludique même. Et comme les deux dernières représentations jouent à guichets fermés, on peut se rabattre sur l’écoute en streaming depuis son salon. Du théâtre les yeux grands ouverts, mais qui s’écoute aussi les yeux fermés. Ce soir à 20 h, demain à 16 h. Deux heures avec l’entracte.
15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 septembre 2016 03 h 56

    quelque part dans notre psyché , enfin pour un certain temps

    il est évident , surtout internet va marquer notre époque, en fait plus les communications s'installent, plus nous sommes seul ,voila un beau paradoxe, mais j'aime bien votre conclusion, le jeu n'est-il pas la premiere chose que nous apprenons, n'est-ce pas la source de tout le reste, n'est ce pas a l'origine due notre fonctionnement, que ce soit une attitude ou une autre, quand les humains n'y retrouverons plus leur plaisir, ils passerons a autre chose,

  • Denis Paquette - Abonné 9 septembre 2016 03 h 56

    quelque part dans notre psyché , enfin pour un certain temps

    il est évident , surtout internet va marquer notre époque, en fait plus les communications s'installent, plus nous sommes seul ,voila un beau paradoxe, mais j'aime bien votre conclusion, le jeu n'est-il pas la premiere chose que nous apprenons, n'est-ce pas la source de tout le reste, n'est ce pas a l'origine due notre fonctionnement, que ce soit une attitude ou une autre, quand les humains n'y retrouverons plus leur plaisir, ils passerons a autre chose,

  • Gaston Bourdages - Abonné 9 septembre 2016 06 h 14

    Superbe confirmation que la vôtre...

    ...à l'effet que la liberté existe. Il s'agit d'en être conscient.
    Devenir conscient de l'existence de la liberté est un immense et inqualifiable cadeau.
    Liberté de conscience échappant à l'animal.
    Libre et responsable; oui responsable de la ou des façons dont j'assume cette liberté.
    Moult gens renient leur liberté. À preuve, ces tonnes de «J'ai pas le choix...je n'avais pas le choix...je n'aurai pas le choix» qui nous pleuvent dessus.
    Depuis quand suis-je obligé de...? Je suis libre d'aimer, d'haïr, de rester indiffférent, de faire preuve de compassion ou d'empathie. Vivre est aussi un choix. Y répondre «pourquoi?» et «comment?» est aussi un choix.
    Madame Jojo, j'ai choisi de vous «aimer» avec affection.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages.
    Auteur.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 septembre 2016 12 h 11

      Moi,Mme Josée je choisis de vous dire un Énorme merci pour hier,aujourd'hui et demain.Né en 39,j'ai un cell.dans l'auto en cas de panne seulement.Sur Internet je lis le Devoir ,ecrit et recois de courts courriel.Et m'inquiete sur le futur de mes et nos petits enfants.Je dis merci souvent mais pas assez a mon gout.Chau.Adios.

  • Marc Lacroix - Abonné 9 septembre 2016 08 h 29

    Tout le monde le fait, fais-le donc !

    Les gens n'aiment pas réfléchir, ils préfèrent la paresse et ne pas se séparer de la masse. Ils suivent le troupeau, bêtement. Tout leur est dû, mais eux ne doivent rien à personne. Ce qu'on ne sait pas, ça ne fait pas mal...

    Nous vivons dans une société de consommation, assaisonnée à la techno; les humains, nos amis, notre famille, nos voisins..., on s'en fout, tant qu'on a notre bébelle électronique.

    Est-on heureux ? Ne sommes-nous que des "winners", des gens qui ont, ou voudraient avoir, tout (le matériel) mais qui peinent à développer des relations personnelles, tant ils sont compétitifs et obnubilés par leur "image"?

    Personnellement, s'estime que notre monde fabrique des machines humaines, des ersatz d'humanité, mais il faut croire que c'est bien ainsi, car c'est bon pour l'économie!

  • Danielle Jasmin - Abonné 9 septembre 2016 09 h 07

    Le temps nous file-t-il entre les doigts ?

    Merci Madame Blanchette pour ce texte qui nous fait réfléchir, encore une fois, au temps et à ce que nous faisons avec.

    Je suis de la génération des baby-boomers et je regarde une de celles qui nous suit, début quarantaine, avec leurs enfants et leur travail, non-permanent. Ces jeunes parents qui m'entourent n'arrivent pas à prendre du temps pour s'informer. Souvent, crevés par cette vie affolante, ils vont au lit à l'heure des enfants et se réveillent à l'aube. Ils sont dans un tourbillon infernal et ils n'arrivent pas à s'en extirper. Et ce sont eux, ainsi que les autres générations plus jeunes, qui prennent les décisions les plus importantes pour l'avenir de notre pays. Sans avoir réfléchi. Je suis très pessimiste.

    Mais je ne baisse pas les bras. Je me raconte la légende amérindienne du colibri qui jette des gouttes d'eau sur le feu de forêt et qui répond aux autres animaux qui regardent ce feu, à l'abri, et qui le ridiculisent: "Je fais ma part." C'est ce que j'essaie de faire.