Chant de résistance

On a beaucoup parlé de la chanson Ordinaire depuis quelque temps, dans la foulée du spectacle hommage du Cirque du Soleil à Robert Charlebois. Aussi parce qu’Ordinaire a été adapté et repris par Céline Dion sur scène et sur album.

La colombe de Las Vegas en connaît un bout sur la profondeur du gouffre entre sa réalité et le fantasme des autres. Une célébrité doit l’enjamber sept jours sur sept, bon gré mal gré, afin de complaire à son public. Ce dernier désire des dieux sur son Olympe. Pas des humains.

— Compris, de là-haut ?

— Vous voulez que je sois un dieu / Si vous saviez comme je me sens vieux, répond la chanson.

Tout sauf ordinaire, cette merveilleuse complainte apparaissait déjà révolutionnaire en 1970 lorsque Mouffe l’écrivit pour son copain, Robert Charlebois, bientôt mise en musique par Pierre Nadeau. Aujourd’hui, elle relève du chant de résistance.

« Célinisé », féminisé par Mouffe de nouveau 46 ans plus tard, sans le pot et les boogaloos, le lamento se déploie à l’identique : « Mais ce métier-là, c’est dangereux / Plus on donne plus le monde en veut ! »

Pour une star, revendiquer le droit à la fragilité intime, c’est piétiner sa couronne d’or et de diamants. Quoi ? Atteindre les cimes et viser les ravins ! protestent les courtisans de la gloire. Préférer, même entre onze heures et midi, du fond de sa hutte, l’ombre à la lumière ? Un fou dans une poche !

Bûcher des vanités

Voyez ! Accrochés aux mirages que le cinéma leur tend, au TIFF de Toronto, ces badauds en bousculade qui cherchent à capturer des poussières d’étoiles sur leur tapis rouge. Bûcher des vanités, miroir aux alouettes. « Trompettes de la Renommée, vous êtes bien mal embouchées », chantait Brassens.

La gloire était la valeur suprême bien avant l’ère des médias sociaux. Oh yé ! C’est juste parti en peur.

Deux ans avant que Mouffe ne compose Ordinaire, un Andy Warhol visionnaire ne venait-il pas de prédire à chacun son quart d’heure de célébrité mondiale ? Le roi du pop art avait pressenti la mise en abyme virtuelle du « moi » au XXIe siècle. Avant les égoportraits, un vent poussait déjà les quidams sur des trônes éphémères, invités à rejoindre quelques secondes les constellations de vedettes de l’écran et du rock. Oui, mais…

La statue de la célébrité si convoitée se fissurait malgré tout. En 1962, Marilyn Monroe s’était consumée comme une chandelle brûlée par les deux bouts. En 1970, Janis Joplin et Jimi Hendrix venaient de mourir à 27 ans, comme Brian Jones un an plus tôt, pour ne pas l’avoir été, ordinaires, « surdosés » afin de tenir le coup.

En 1966, les Beatles avaient cessé de se produire en spectacle, avant tout parce que leur public hurlait leurs prénoms au lieu de les écouter jouer. Les membres du Fab Four n’en pouvaient plus d’être traités en icônes plutôt qu’en musiciens, jetant leurs énergies en studio pour expérimenter tranquilles, comme créateurs, mais oui !

Au fond du puits

Retour sur le Québec de 1970. Robert Charlebois avait déjà embrasé son monde à coups de Lindberg, de Québec Love, de tout ce qu’on voudra. Il s’était trimballé avec sa gang dans l’Osstidcho, arrachant les vieux rituels du spectacle au passage. Les artistes officiaient des messes multicolores, Le grand cirque ordinaire ne se voulait pas ordinaire du tout, faut pas croire, près des gens, soit, mais libertaire et éclaté. L’Infonie jetait les accents du jazz sur un happening à plein-temps.

Ordinaire, la chanson que Charlebois estimait trop triste pour pouvoir pogner, qu’il croyait vouée aux fonds de tiroirs, celle qui allait à contresens du rêve collectif de l’extraordinaire à tout prix, devait devenir un de ses grands classiques. Sur mélodie mélancolique, arrachant son étiquette de clown psychédélique, à cause de sa vérité.

« Je suis un gars ben ordinaire / Des fois j’ai pu l’goût de rien faire / Je fumerais du pot, j’boirais de la bière / je f’rais de la musique avec le gros Pierre. » Il n’y en a pas, de dieux. Le talent s’abreuve ailleurs. Au fond du puits, sans doute.

On peut préférer la version de Charlebois, mais Céline Dion, du haut de son succès planétaire, s’approprie à raison Ordinaire, elle qui a un pied toujours à Charlemagne pose l’autre sur toutes les scènes du monde.

Au moment de sa création, certains avaient vu cette chanson comme une première démission à « changer la vie », à une époque où les utopies semblaient encore à portée de vue. Elle demeure plutôt une robuste contestation de tous ces carcans qui étouffent les artistes.

Même ceux qui posent les vedettes sur un piédestal, pour mieux oublier la banalité illusoire de leur propre quotidien, savent bien au fond que la vie ne se transforme en art que dans le creuset de l’ordinaire et de la vulnérabilité, là où cette chanson se pose. Inusable.

« Il y a une fissure dans toute chose, c’est par là que la lumière passe », allait chanter aussi Cohen.

5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 8 septembre 2016 05 h 18

    Savoir bien gérer la déification.....

    ...ouf!
    Ces gens mentionnés ne veulent être aimés que pour ce qu'elles et ils sont. Leur art n'étant (pas péjoratif) que secondaire. Leur quête comme la nôtre: tout simplement superbe !
    Nous, du public, portons et avons notre part de responsabilités à édifier des êtres humains. L'humanité de ces personnes déifiées est la même que la nôtre. Dangereux de faire d'être humains des déesses et des dieux. Leurs fissures existent aussi.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Élaine Hémond - Abonnée 8 septembre 2016 08 h 03

    Wow

    Quel beau texte.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 septembre 2016 10 h 33

      Bis : quel beau texte en effet!

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 8 septembre 2016 12 h 18

    Réflexion d'une grande profondeur

    Écriture exceptionnelle et sagesse grandissante avec les années. J'apprécie grandement les réflexions de Mme Tremblay. Ici «le creuset de l'ordinaire et de la vulnérabilité» me rejoint au plus haut point.

  • Réjean Martin - Abonné 8 septembre 2016 14 h 08

    être une «vedette», bien des choses

    Mon oppression est l'unique raison pour laquelle je suis une vedette. JOHN LENNON

    Plus vrai tu seras, plus irréel tout ça te paraîtra. JOHN LENNON (ce que celui-ci avait à Mohammed Ali, au sujet de sa glorification)