Les aléas du surtourisme

La ville de Rovinj, en Croatie, a un peu beaucoup de Venise, les millions de touristes en moins.
Photo: Gary Lawrence La ville de Rovinj, en Croatie, a un peu beaucoup de Venise, les millions de touristes en moins.

D’ordinaire, on ne se préoccupe que peu des conséquences néfastes du tourisme, quand on le développe à grands coups de pubs, de marketing et de vidéos promotionnelles : cette industrie, la première au monde en importance, fait vivre tellement de quidams, nourrit tellement d’âmes, remplit les poches de tant de gros bonnets que, trop souvent, seul le ciel semble former une limite réelle à son expansion.

En fait, le développement du tourisme est comme un navire à fort tirant d’eau : s’il lui est parfois difficile d’atteindre sa vitesse de croisière, il est toujours ardu de le freiner rapidement, tant sa force d’inertie est puissante — surtout s’il a le vent en poupe.

Ces dernières décennies, les affres du tourisme de masse ont atteint des niveaux difficilement soutenables, et ardûment réversibles par endroits : dénaturation et perte du caractère unique de certains lieux (un tourniquet payant pour admirer une oeuvre au fond d’une église, vraiment ?) ; uniformisation et nivellement culturel par le bas (des boutiques de souvenirs et trucmuches sans lien avec une destination) ; exploitation humaine, épuisement des ressources, menaces environnementales (le Machu Picchu et Angkor Wat usés à la corde à force de se faire piétiner…). Le plus souvent, on n’en finit plus de traire la vache à lait touristique, jusqu’à ce que ses pis fendillent de dessication.

Depuis peu, un nouveau seuil d’intolérance a été franchi quant aux invasions barbares de touristes : des cas de mobilisation citoyenne, issus du ras-le-bol des résidants de destinations particulièrement prisées, ont commencé à émerger.

En juillet dernier, des affiches portant la mention « Touristes, fichez le camp ! » sont ainsi apparues sur les murs de Venise, une ville de 55 000 âmes qui reçoit… 22 millions de visiteurs par année. Entre autres fâcheux corollaires de cette triste réalité, le nombre de croisiéristes a ici quintuplé en 15 ans, et bon nombre d’appartements vénitiens sont devenus des hôtels ou des adresses listées dans tous les Airbnb de ce monde, forçant progressivement les habitants de la Sérénissime à la quitter pour cause de surenchère immobilière.

Cette réalité est aussi le lot de Barcelone, où la mairesse tente de freiner le tsunami de touristes qui engloutit sa ville depuis quelques années. En février, 300 Barcelonais sont descendus dans les rues, pancarte à la main, scandant des slogans comme « Arrêtons le tourisme de masse », rapporte le Telegraph de Londres.

1,5
Aux Cinque Terre, en Italie, on compte limiter à 1,5 million le nombre de visiteurs, présentement de 2,5 millions.

À Palma de Majorque, aux Baléares, même combat : les « Halte au tourisme ! » côtoient les « Réfugiés, soyez les bienvenus ; touristes, rentrez chez vous ! » sur les banderoles, rapporte El Mundo.

On peut comprendre ces résidants : s’ils ne sont pas commerçants ou travailleurs du domaine du tourisme, ils ne font que subir les impacts négatifs de cette industrie sans en retirer d’avantages.

Et ils ne sont pas au bout de leurs peines : de façon générale, le tourisme mondial ne montre pas de signes d’essoufflement — et ce, en dépit des récents actes terroristes qui auraient pu en refroidir plus d’un.

Petite planète

En fait, dès que la menace se fait plus grande en Égypte ou en Tunisie, les 1,2 milliard de touristes annuels changent leur plan de vol et mettent le cap sous des cieux touristiquement plus cléments, augmentant d’autant plus l’achalandage sur des destinations déjà bien engorgées.

Ajoutons à cela la prolifération de vols à bas tarifs partout sur la planète, la circulation à la vitesse grand V de l’information et de la promotion touristiques, la présence croissante d’une armada de producteurs de contenus qui font saliver d’envie ceux qui fréquentent les réseaux sociaux, et on en déduit que la planète tourisme n’a jamais été aussi petite et aisément accessible, et rarement aussi encline à la saturation.

Il y a cependant de l’espoir : aux Cinque Terre, en Italie, on compte limiter à 1,5 million le nombre de visiteurs (présentement de 2,5 millions) ; à Barcelone, on songe à ne plus délivrer de permis de construction pour de nouveaux hôtels ; et en Islande, où le nombre de touristes a bondi de 264 % en cinq ans, on veut adopter une nouvelle réglementation pour limiter la spéculation immobilière et l’évasion fiscale reliées au partage de résidences.

Pendant ce temps, certaines destinations ont su tirer les leçons des expériences malheureuses de pays concurrents. Ainsi le Botswana mise-t-il sur le tourisme high income, low impact pour éviter les déferlantes touristiques. Ainsi le Bouthan ne délivre-t-il qu’un nombre limité de visas chaque année — 133 000 et des poussières en 2015 —, en plus d’imposer un « forfait minimum quotidien » (à compter de 200 $ par jour, tout compris) avec un voyagiste réceptif certifié.

Hormis ces méthodes nationales d’endiguement misant sur un tourisme friqué ou privilégié — que d’aucuns condamnent —, les voyageurs peuvent eux-mêmes contribuer à une meilleure répartition du flux touristique mondial en choisissant des destinations moins courues mais qui gagnent à être connues : Rovinj au lieu de Venise, la Bolivie au lieu du Pérou, Stockholm au lieu de Copenhague, les vignobles du Trentin-Haut-Adige plutôt que ceux de la Toscane.

Explorer les régions

Ils peuvent aussi traiter avec des voyagistes responsables, bourlinguer de façon individuelle ou privilégier l’arrière-saison pour investir des sites achalandés : Barcelone ou la Corse, fin octobre–début novembre, ça se défend et ça détend plus qu’en juillet.

S’ils n’ont d’autre choix que de voyager en haute saison, les gens ont aussi intérêt à se presser ailleurs que là où tout le monde se presse, en fuyant les grands centres pour explorer les régions. Ils doivent aussi s’interroger sur l’à-propos de prendre part à des séjours en troupeau ou à des débarquements de masse, et demeurer imperméables aux tendances dominantes, souvent véhiculées par des médias pas toujours désintéressés.

Sinon, il ne reste plus qu’à attendre que la nature régule d’elle-même les aléas du tourisme : si l’Islande est aujourd’hui fort courue, elle fut à elle seule responsable de la plus grande paralysie touristique de l’histoire récente quand le volcan-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom est entré en éruption.

De plus en plus, le réchauffement climatique fait aussi son oeuvre : dans les complexes de villégiature allemands de la mer Baltique, on note une recrudescence de touristes européens qui boudent désormais une Méditerranée devenue plus étouffante que jamais en juillet.

Quant à San Juan, mignonne capitale de Porto Rico, elle reçoit jusqu’à 18 navires de croisière par jour, rendant parfois ses rues invivables.

Une triste réalité appelée à être changée par une autre triste réalité : le quart des 3,5 millions de Portoricains pourraient contracter le virus Zika dans un avenir plus ou moins rapproché.

De quoi relocaliser bon nombre de surtouristes ailleurs sur la mappemonde du voyage.


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Aux Cinque Terre, en Italie, on compte limiter à 1,5 million le nombre de visiteurs, présentement de 2,5 millions.