Gauvreau « en dedans »

Le Théâtre du Nouveau Monde n'est pas loin de mon journal. En descendant la rue de Bleury pour m'y rendre, je m'arrête en passant au guichet automatique, à peu près certaine ces jours-ci de croiser un trio d'itinérants: deux types et une femme à la voix rauque qui m'apostrophe toujours comme si on était des amies de longue date. Quand le vent froid souffle trop fort dehors, les sans-abri s'assoient au chaud dans ces marches-là. En m'engouffrant dans le local carré où une machine crache de l'argent devant des gens qui en mendient, je lance pour dire quelque chose une banalité du genre: «Vous êtes mieux à l'intérieur que dehors.»

Un des gars, ravi, répète: «À l'intérieur», faisant chanter mes mots comme une musique. D'habitude, les gens lui disent plutôt «en dedans», un terme qui évoque pour lui la prison ou l'hôpital psychiatrique. Question de sémantique. Il me remercie d'avoir adopté «à l'intérieur», même si je n'avais ni intention précise ni mérite d'aucune sorte.

Embêtant de quitter une banque ou un guichet avec sa petite liasse de billets tout en écartant les mains tendues des sans-abri. Je sors de mon sac quelques pièces sonnantes, pour pousser la compagnie à boire et à fumer sans doute. Bof! Fumez, buvez, les amis. Ça réchauffe. En dedans, au dehors, ou vous voudrez. Mieux, à l'intérieur.

Devant le théâtre, v'là un autre sans-abri qui se gèle à vendre L'Itinéraire. Achète le journal. C'est écrit par des collègues, après tout. Mais ces journalistes-là ont les deux pieds enfoncés en plein réel du macadam, tandis qu'on pellette parfois de notre côté bien des nuages. «Dans le fracas de la destruction de mes rêves, dans mon vide intérieur, seul l'écho de ce vide m'a tendu la main.» Je lis cette phrase dans un article intitulé «Survivre à la destruction de ses rêves», où la rue apparaît soudain comme un boulevard des rêves brisés. Ça devrait être le surnom de la Sainte-Catherine, même si la faune du TNM, chic et emmitouflée, y tranche avec l'univers d'angoisse qui inspire les artistes maudits.

Avant d'atterrir sur les planches, le théâtre fermente souvent dans la rue ou «en dedans», dans le sens le plus carcéral du terme. Surtout celui de Claude Gauvreau. Le poète noir de Montréal a goûté aux institutions psychiatriques, comme bien des sans-abri qui déambulent aujourd'hui sur leur boulevard des rêves brisés. Gauvreau avait le génie en plus, dira-t-on. Mais qui sait quels talents gâchés on croise çà et là au centre-ville, en baissant les yeux pour éviter les silhouettes échouées à pleins trottoirs?

L'autre soir, devant L'Asile de la pureté, je me suis demandé si les itinérants aimeraient cette pièce-là ou s'ils s'en lasseraient au bout de cinq minutes, rêvant de la voir présentée devant ceux qui ont survécu un temps, comme Gauvreau, à la destruction de leurs rêves. Lorraine Pintal s'était fait la réflexion avant moi, faut croire. En juin 2003, dans le cadre du Festival de théâtre des Amériques, elle avait organisé une lecture publique de L'Asile de la pureté à l'hôpital Louis-Hippolyte-LaFontaine. Les murs lépreux y répercutaient l'écho des envolées brûlantes du poète jadis interné dans cet endroit de malheur. Contenant et contenu en rare osmose. Les lieux possèdent leur mémoire, suintent à volonté le bonheur ou la souffrance à qui s'y frotte.

Le TNM est de son côté une institution prospère et bien nourrie. N'empêche qu'il a été jusqu'ici le meilleur tremplin à l'oeuvre de Gauvreau. Bien plus que d'autres théâtres qui se piquent d'audace. C'est ici que la pièce Les oranges sont vertes fut présentée pour la première fois quelques jours après la mort de l'auteur, en 1971, puis de nouveau en 1998. L'Asile de la pureté n'avait jamais été monté sur scène avant ce mois-ci. On se rend donc au TNM pour voir jouée, cinquante ans après sa rédaction, la première pièce de Gauvreau, tout en lui souhaitant de s'éclater en pleine rue. L'art se nourrit des pauvres pour donner aux riches.

C'est d'ailleurs une des bonnes pièces que j'ai vues au TNM, soit dit en passant, malgré certaines voix d'interprètes en discordance. J'y sentais le fantôme de Gauvreau flotter avec un suaire, par delà les costumes blancs des comédiens et la musique lancinante de Walter Boudreau.

Et qui mieux que Marc Béland, comédien-danseur se consumant comme un feu follet, pouvait incarner l'alter ego de Gauvreau? Sur un lit de gréviste de la faim, c'est le dramaturge brisé par le suicide de sa muse, Muriel Guilbault, qui revit à travers lui. Gauvreau avait composé L'Asile de la pureté à même sa dépression et ses désirs d'absolu, avec des mots lyriques et lumineux. Sur scène, Béland y devient le médium par où l'auteur respire encore. C'est lui le pivot de la pièce qui nous entraîne sur la corde tendue. «L'asile de la pureté, c'est la mort», lance son personnage en cherchant à étreindre un infini qui se dérobe et l'appelle sans cesse.

Certains prétendent que l'oeuvre de Claude Gauvreau a vieilli. Mais les poètes aux ailes brisées en butte à la médiocrité du monde ne meurent ni ne vieillissent jamais, surtout quand leurs mots s'envolent ainsi sans compromis. L'Asile de la pureté, cette pièce limpide, glisse sur un axe unique: celui d'un être transparent en quête de clarté dans un monde opaque qui l'attire vers le bas. Et ce poète-là «en dedans» nous perfore de ses cris.

Quand je suis sortie, rue Sainte-Catherine, quelques clochards désinstitutionnalisés, comme on dit, chassés des hôpitaux bondés et lâchés dans le trafic, rôdaient plus loin avec leurs regards voilés. L'un d'eux, moustachu, quêtait des cigarettes aux passants. Dans le noir, comme ça, c'est fou ce qu'il ressemblait à Gauvreau.

otremblay@ledevoir.com