Trop d’images ou pas assez?

La photo «Crise des réfugiés en Europe» du Russe Sergey Ponomarev ressemble au «Radeau de la Méduse» de Géricault.
Photo: Sergey Ponomarev La photo «Crise des réfugiés en Europe» du Russe Sergey Ponomarev ressemble au «Radeau de la Méduse» de Géricault.

Il y avait foule mardi soir au lancement de la 11e édition montréalaise du World Press Photo au Marché Bonsecours, dans le Vieux-Montréal. Perçant la cohue, on lorgnait les panneaux placardés d’images terribles et sublimes.

Cent cinquante photos primées et quatre autres expos thématiques posées là jusqu’au 2 octobre. Ce monde en clichés, c’est le nôtre, à échelle de la planète rétrécie, pour l’année 2015. Les images les plus frappantes portent à la fois le pire et le meilleur en elles.

Comme la lauréate du Grand Prix 2015 signée par l’Australien Warren Richardson : Espoir d’une nouvelle vie. Ce bébé tendu à travers les barbelés frontaliers de la Hongrie donne le ton du cru : Les migrants, les bousculés des guerres civiles, avec un soupçon d’espérance en sus.

Le jury du World Press, plus pessimiste lors des cuvées précédentes, semble avoir songé à ménager son public. L’esprit des spectateurs cherche une bouée. Faut comprendre !

Photo: Sergey Ponomarev La photo «Crise des réfugiés en Europe» du Russe Sergey Ponomarev ressemble au «Radeau de la Méduse» de Géricault.

Alors, la plupart des photos primées lancent ce message en bouteille à la mer : « Le sort du monde n’est pas perdu. Voyez ! » À tort ou à raison, chacun veut y croire. Sinon, l’oeil veut zapper…

N’en faisons rien : la photo Crise des réfugiés en Europe du Russe Sergey Ponomarev ressemble au Radeau de la Méduse de Géricault. Même composition parfaite, même bateau de fin du monde sur fond d’horizon perdu, mais ces nouveaux naufragés mettent enfin pied à terre, en Europe inconnue et généreuse, qui sait ?

Ailleurs, en noir et blanc, les yeux trop ronds de réfugiés africains sur des rafiots sombres reflètent la peur, les souvenirs pas racontables, et toujours ce fol espoir qui luit, comme dans un vers de Verlaine.

Même cette photo Marche à Paris signée Corentin Fohlen, montrant de jeunes Parisiens qui manifestent contre le terrorisme place de la République, avec statue de Marianne perchée sur pyramide humaine, dégage un parfum d’utopie.

Anesthésiés

« Il y a trop d’images », écrivait Bernard Émond dans son essai abordant l’impact des films et des clichés commerciaux sur nos sociétés bombardées de flashs en tous genres.

Vrai ! Les plus lourdes de sens se dissolvent au milieu des autres. Nous voici anesthésiés, jour après jour, par le trop-plein d’éclats de guerres et d’exodes, succédant aux potins visuels sur l’intimité des stars. Entre icônes, cauchemars et fantasmes, on a le voyeurisme tout désorienté. Et l’ordre de priorités, cul par-dessus tête…

Ne la cherchons pas au Marché Bonsecours, cette photo récente du petit Omran sorti des décombres d’Alep, enfant maculé de sang, assis dignement sur son siège orange, le visage hébété. Mais tous y pensent. À la cadence des réseaux sociaux, la vague d’émotion soulevée par sa détresse aura duré pourtant moins longtemps que l’effet du jeune Aylan noyé un an plus tôt, face contre sable, sur sa plage turque.

Toutes ces images dont la beauté a poussé sur le terreau de la tragédie créent le malaise, puis la saturation. On passe à la suivante. Nous sommes les monstres du XXIe siècle, accrochés à trop d’écrans, trop de clichés, avides de brouillard, cependant.

L’action

Cette habitude de transformer l’horreur en scènes abstraites et quasi fictives nous joue des tours. On en perd la jugeote. Pluie d’images soit, reste à apprendre à la gérer. Par l’action sans doute, gestes importants ou dérisoires. La sensation d’impuissance nous transforme pour sa part en statues de sel.

La porte-parole de cette édition du World Press, Anaïs Barbeau-Lavalette, appelait à l’essentiel ressourcement pour retrouver « des gens qui, après l’exil, après les bombes, après la peur, atterrissent quelque part ». Elle s’était impliquée en amont.

De fait, en montant du rez-de-chaussée au premier étage, son expo parallèle Je ne viens pas de l’espace, montée en collaboration avec le photographe Guillaume Simoneau, capture des moments de vie de réfugiés syriens à Montréal.

Des familles parrainées étaient présentes en chair et en os au Marché Bonsecours mardi, posant ou pas devant leurs portraits. Certains réfugiés syriens dévoraient des morceaux de pizza du buffet, avec la voracité de ceux qui ont eu faim trop longtemps.

Derrière, sur les panneaux, que de souffrancecaptée, si photogénique hélas, de Katmandou à Pyongyang, en Corée du Nord, de l’Irak à la Méditerranée, berçant tant de migrants entassés sur leurs coques de noix. Si éloquente aussi.

On a fait la tournée des images, songeant qu’une grande partie de la misère mondiale serait endiguée si l’argent des banques et des multinationales cessait d’enrichir le 1 % des nantis. Si les gouvernements n’étaient pas complices de ces boucheries-là.

Si l’abrutissement des peuples n’était pas programmé. Il l’est.

Trop de sons aussi

En revenant chez moi, j’ai fermé les yeux pour faire silence. Car il y a aussi trop de sons, qui empêchent de se concentrer.

Tenez : cette semaine, un article du Devoir évoquait le long combat du Londonien Nigel Rodgers à la tête du mouvement Pipedown contre la musique d’ambiance. Cette arme de destruction massive envahit notre espace public : centres commerciaux, supermarchés, etc.

Sa victoire ? La chaîne de vêtements Marks and Spencers vient de cesser la diffusion du sirop de mélasse sonore dans ses magasins.

À Londres ou ailleurs : problèmes d’audition, hausse de la tension artérielle, stimulation indue sont causés par cette Muzak à engendrer les zombies. Et comment s’entendre alors penser ?

Quand tant de gens se battent pour un bout de pain ailleurs, ces sons poussent à l’achat inutile, faisant tourner la roue des inégalités sociales.

Dans les restaurants, une autre pluie de mauvais décibels pousse les uns et les autres à se réfugier devant leur téléphone intelligent. D’où ces couples en relation virtuelle avec l’ailleurs, face à face privé de contact humain. On se croirait dans le 1984 d’Orwell.

Loin des sons et images martelés, laissez-nous choisir ceux qui nous inspirent et nous nourrissent ! On lance ce voeu pieux dans l’espace, sans trouver vraiment à qui l’adresser…

5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 3 septembre 2016 05 h 00

    «Nous sommes les monstres...

    ...du XX!e siècle » et «L'abrutissement des peuples» nous conduiront où ?
    Un mur ?
    De quoi s'inspirent et se nourrissent le coeur, l'esprit et l'âme de l'Homme dit moderne ?
    Je n'accepte pas d'être une «statue de sel» Ma dignité le refuse. Elle me «dit» qu'elle et moi méritons plus et mieux. Ma dignité n'aime pas le statique.
    Peut-on penser logique de «lancer ce voeux pieux dans l'espace en l'adressant» à plus grand que soi, eu égard que nous sentons et ressentons le besoin de lancer ce voeu pieux dans l'espace ? Lorsque la limite ou les limites de l'Homme sont atteintes, il reste quoi soit à penser soit à faire ?
    Merci une autre fois madame Odile et à vos invités du jour.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux,Qc.

  • Serge Morin - Inscrit 3 septembre 2016 08 h 30

    Bravo

    Magnifique texte pour réfléchir toute la journée.
    On ferme les yeux..

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 septembre 2016 14 h 49

    Comment changer ces gouvernements

    complices de ces boucheries et de l'enrichissement du 1% des nantis.Les banques et les multinationales qui appauvrissent les démunis. Meme si je vois et entend ces horreurs ,je me sens démuni et impuissant . Merci.Odile Tremblay.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 5 septembre 2016 15 h 18

      Jean-Pierre Grisé

      "... une grande partie de la misère mondiale serait endiguée si l’argent des banques et des multinationales cessait d’enrichir le 1 % des nantis. Si les gouvernements n’étaient pas complices de ces boucheries-là." D'accord.

      Mais ce ne sont ni les riches ni les banques qui font s'entredéchirer entre eux les sunnites et les chiites.

  • François Beaulne - Abonné 4 septembre 2016 15 h 46

    Excellent texte

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