On croit rêver

Photo: Jean Aubry

Parce qu’il faut dire les choses comme elles sont, je crois devoir vous avouer être un chouïa fêlé de la cafetière. Vrai comme je vous le dis. L’important n’est-il pas de s’en rendre compte ? Ce que j’ai fait sur le tard cette semaine, alors que je prenais livraison de mes deux bouteilles du Saumur-Champigny Clos Rougeard Les Poyeux 2010 disponibles en importation privée.

Par simple décence, je vous évite le prix payé, car vous croiriez vous aussi que je suis un chouïa fêlé de la cafetière. Une intention avouée n’est-elle pas à demi pardonnée ?

Je ne suis pas le seul à être infligé de cette maladie. Je ne nommerai pas de noms. Nous sommes nombreux au Québec à être atteints de ce type de cécité volontaire. Consentir à abouler une telle somme pour une seule bouteille de vin relève essentiellement de la folie douce.

Faire de même pour deux bouteilles annonce un début de démence. Vous êtes de ceux qui poussent l’achat à la caisse ? Désolé, il y a certainement un département en médecine prêt à vous recevoir. Je ne peux plus rien pour vous ! Pour ma part, je suis dorénavant en rémission. Il était temps.

 

Les illuminés de la papille

Vrai qu’à une certaine époque, les vins-cultes n’avaient la cote que pour certains illuminés de la papille. Le truc derrière la « patente » était alors que ces mêmes vins se vendaient à des prix socialement acceptables. Terminé, tout cela.

On croit littéralement rêver à la vue sonnante et trébuchante des espèces à laisser filer pour obtenir le rêve en question. Même en bouteille. Pire, on semble même assister à une espèce de complot mondialisé qui, en amont, broie tout jugement éclairé en poussant l’amateur de vin dans l’engrenage irréversible du rêve.

C’est un peu comme au restaurant. Vous êtes assis et on vous décline le menu avec une telle puissance métaphorique que même Marcel Proust semble en panne de mots avec ses madeleines.

Bien sûr, vous n’avez retenu que le douzième mot sur les quarante énoncés, et c’est bien pourquoi, pris autant de vertige que de confusion, vous acceptez la proposition.

Ne serait-ce que pour ne pas avoir l’air fou en obligeant la personne à décliner de nouveau le menu. Une certitude demeure cependant : vous salivez déjà, quel que soit le prix. Bref, vous êtes cuit.

Même son de cloche avec le vin. Si les vins-cultes ont de tout temps existé, force est d’admettre qu’ils se nimbent aujourd’hui d’une aura sans cesse amplifiée et diffusée par des « Internet » en délire qui les exposent à tous les vents. L’attrapeur de rêves est déployé et le piège, bien tendu.

Le plus désolant de l’affaire, comme le mentionnait récemment si judicieusement le chroniqueur Andrew Jefford dans la très chic revue Decanter, c’est que les prix justifiés dépassent, et de loin, non seulement l’inflation, mais votre propre salaire, qui n’arrive même plus à la cheville de ladite inflation.

Tout juste si vous n’attendez plus de cumuler la somme des points de votre carte Inspire, aux rabais ponctuels offerts par la SAQ, pour avoir l’impression aujourd’hui de faire une bonne affaire !

Je remuais tout ça dans ma tête, à la suite de l’invitation à dîner proposée par ma collègue et auteure Nadia Fournier (Le guide du vin), qui, pour l’occasion, m’avait successivement débouché une batterie de ces vins-cultes à vous cultiver des démangeaisons dans la région du bonheur.

Au menu, sancerre vieux de chez Vatan ; barbaresco à point de chez Gaja ; cornas Reynard sublime de chez Allemand ; grandiose cuvée NPU du Champenois Bruno Paillard ; et d’autres divines sélections de grains nobles de chez Ostertag. Cela, vous l’aurez deviné, juste pour la mise en bouche.

C’est moins par opportunisme que par souci de réalité brute que je cite ces noms d’auteur. Dénicher ces mêmes vins dans ces mêmes millésimes anciens aux prix d’alors tient aujourd’hui de la mission impossible. Ils sont tous — et je dis bien tous — nettement surestimés côté prix. Même si j’estime en tous points la charge émotionnelle qu’ils me procurent.

Sensibilité et passion

L’erreur ici serait de s’enthousiasmer pour ces crus seulement parce qu’ils relèvent de l’exception, parce qu’ils atteignent doucement le statut de vin-culte.

Buveur d’étiquettes, suivez mon regard. Mes pérégrinations au cours des décennies auprès de vignerons devenus « cultes » en ce début de millénaire m’ont permis d’apprécier, mais surtout d’arrimer ma sensibilité à leur propre passion.

Des rencontres uniques, mais surtout, chaque fois, un privilège immense qui tient aujourd’hui du rêve éveillé, tant la magie d’alors opère encore actuellement. Mais tout rêve a une fin.

C’est pourquoi je compte bien « rêver » ces deux bouteilles de Clos Rougeard Les Poyeux 2010 qui iront dormir à l’ombre une autre décennie. En attendant de les partager, à table, avec des gens qui auront troqué la cécité volontaire pour l’émerveillement spontané.

En espérant qu’en retour je puisse à mon tour leur ravir une part de rêve.

 

Les Amis du vin du Devoir ouvre officiellement la saison automne-hiver 2016-2017 ce mois-ci. Dix thèmes proposés jusqu’en juin prochain. La première aura lieu le lundi 19 septembre au restaurant La Colombe (554, rue Duluth à Montréal, 2e étage, à 18 h 30 précises) : L’abc de la dégustation : nommer ses sensations.

Huit vins dégustés, mais surtout une occasion de se familiariser avec les bons réflexes dont il faut se prémunir pour approcher les vins, simplement, en s’amusant. 20 places seulement. Coût : 65 $. Encore quelques places disponibles. Information : guideaubry@gmail.com.

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1 commentaire
  • Robert Lortie - Abonné 2 septembre 2016 19 h 22

    Affligeant !

    Quand on veut écrire façon franchouillard, il faut faire gaffe, comme dirait le Dabe. On n'est pas "infligé" d'une maladie, mais "affligé".