Nature: Quand la rectitude politique se balade en chaloupe

Le ministre fédéral de l'Environnement, David Anderson, a annoncé cette semaine qu'il présentera sous peu un règlement visant à interdire l'importation, la fabrication et la vente des pesées et turluttes de pêche qui contiennent du plomb. Avant de prendre cette mesure, le ministre Anderson ferait bien de regarder avec un oeil critique l'efficacité d'autres stratégies de son ministère, notamment l'interdiction de la grenaille de plomb.

Cette stratégie n'a eu qu'un impact mitigé en réduisant seulement de moitié les concentrations de plomb dans la sauvagine. Et encore, on n'a pas l'assurance hors de tout doute que la moitié éliminée soit le résultat de l'interdiction de la grenaille de plomb ou de son effet combiné à la réduction d'autres sources industrielles, ce qui irait de pair avec les diminutions de métaux lourds constatées dans les cours d'eau.

S'il est idéalement souhaitable de réduire l'usage de tous les métaux toxiques dans la nature, les usages du plomb à la chasse et à la pêche illustrent mieux que tout comment les autorités gouvernementales aiment bien culpabiliser et frapper les petits — les individus — pendant qu'elles tergiversent et laissent souvent filer les gros. Dans le dossier du plomb de chasse ou de pêche, le ministre Anderson donne pour l'instant l'impression de pêcher en eaux troubles dans une chaloupe qui carbure à la rectitude politique.

En annonçant cette nouvelle cette semaine, le ministre Anderson rappelait que les plombs de pêche représentent 18 % de tous les rejets de plomb dans l'environnement. Curieux: dans une étude de son ministère, publiée à l'automne dernier, on parlait de

14 %... Une augmentation de 23 % en quatre mois! Le ministre fédéral soulignait à juste titre que le remplacement des pesées et turluttes ne coûterait pas cher aux pêcheurs. Ce qui est vrai. Mais là n'est pas l'essentiel du propos.

Quand Environnement Canada songe à imposer des normes aux milieux industriels, dont la pollution est éminemment supérieure et plus dangereuse, il vérifie d'abord l'impact réel dans le milieu et s'interroge sur la pertinence d'intervenir et jusqu'à quel point il faut le faire. Ses fonctionnaires ne s'en tiennent pas aux analyses des impacts théoriques et appréhendés. Et le ministère n'agit pas tant qu'il n'a pas la preuve que la mesure réglementaire envisagée va avoir un effet certain. En somme, on vérifie si le jeu en vaut la chandelle.

Villes et papetières

Dans le cas des contaminants oestrogéniques, divulgué au début de la semaine par Le Devoir, on voit que les rejets des villes et des papetières se retrouvent sur le banc des accusés. Mais Ottawa n'ose pas imposer de normes sur tous les contaminants oestrogéniques parce qu'il n'est pas certain de façon absolue du lien entre les problèmes décelés en aval des usines et la féminisation de certaines espèces de poissons. Pourtant, on parle de populations affectées dans des proportions allant de 30 à 50 %! Même si les papetières doivent étudier à tous les trois ans les impacts de leurs rejets sur le milieu, Ottawa n'ose même pas leur demander d'étudier, tout simplement, les impacts potentiels des imposteurs endocriniens sur les appareils reproducteurs des poissons en aval et en amont de leurs rejets, juste pour vérifier si le problème est généralisé. Avant d'avoir un règlement pour contrôler les rejets de ces produits, on parle d'au moins dix ans d'études, de négociations avec le secteur industriel et de consultations publiques et scientifiques, sans parler des longueurs du processus réglementaire.

Par contre, dans le dossier des pesées de plomb, Ottawa interdira les plombs de pêche parce qu'on a trouvé des huards qui en avaient ingurgité et qui étaient victimes d'empoisonnement. Les huards, des carnassiers, ne ramassent pas des plombs au fond de l'eau comme le font les canards plongeurs à la recherche de graines. Les huards s'attaquent par contre à des poissons blessés, ralentis, qui ont cassé une ligne à pêche et qui se baladent avec la cuillère, l'hameçon et le plomb d'un pêcheur. Postuler que ces huards s'en porteraient mieux après avoir bouffé ces attirails si les pesées étaient lestées de bismuth est une vue de l'esprit. Les études sur la question indiquent d'ailleurs qu'Ottawa ne peut pas établir le pourcentage des huards qui seraient ainsi victimes d'empoisonnement au plomb: trop cher. Les huards trouvés empoisonnés sont jusqu'à nouvel ordre des exceptions qu'on ne peut extrapoler à la population globale au mépris de toute rigueur.

Trouver la bonne cible

Les résultats mitigés de l'élimination de la grenaille de plomb à la chasse depuis une décennie devraient inciter les autorités fédérales à réfléchir avant de cibler davantage les individus et les plombs de pêche. Des analyses inédites sur les concentrations de plomb dans les os des ailes de canards, réalisées en l'an 2000, indiqueraient une diminution de 50 % des concentrations de plomb par rapport aux niveaux mesurés en 1989. Ces résultats sont fort mitigés. On a éliminé une partie du problème, mais le reste est tout aussi important et on n'a pas de poignée pour travailler là-dessus. Car il y a toujours problème: les canards analysés en 2000 n'étaient certainement pas de la cohorte analysée en 1989: ils ont donc été en contact avec des sources inconnues et probablement actives. Il ne faut pas oublier que cette partie du problème était attribuée par les chercheurs à la grenaille de plomb, ce qui indique à quel point leur marge d'erreur était grande...

On ne peut même pas affirmer que la diminution de 50 % constatée aujourd'hui est uniquement attribuable à l'interdit sur la grenaille de plomb. Les concentrations de métaux lourds ont diminué dans plusieurs cours d'eau et dans beaucoup de secteurs: on n'est même pas capable de dire dans quelle mesure l'élimination des plombs à la chasse a contribué à la réduction constatée aujourd'hui. Avec des données aussi floues, Ottawa aurait reporté de 15 ans toute intervention dans le secteur industriel. Il serait peut-être temps qu'il passe à l'action contre les pollueurs industriels.

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- Étiquetage des poissons: la Fédération québécoise de la faune (FQF) estime que les poissons d'élevage devraient faire l'objet d'un étiquetage obligatoire afin d'éviter, grâce à des outils efficaces de traçabilité, qu'on «blanchisse» par ce moyen des poissons capturés illégalement. Les résultats de l'opération «Casino», qui a mené à 299 chefs d'accusation contre 63 personnes impliquées dans un réseau de braconnage de poissons sauvages en Montérégie et à Montréal, donne plutôt raison à la FQF. À ce jour, 20 membres de ce réseau ont plaidé coupables à 66 chefs d'accusation pour des amendes d'un montant total de 120 450 $. On peut trouver sur le site Internet de la FAPAQ (www.fapaq.gouv.qc.ca) le communiqué de presse sur ces poursuites et la liste des braconniers en cause, la plupart de Saint-Jean-sur-Richelieu, de Montréal et de Montréal-Nord.
- Réservations: après le récent tirage au sort des places disponibles dans les réserves fauniques, 60 % des places disponibles en hébergement et pour la pêche sont disponibles. C'est le temps de faire son choix: % 1 800 655-6527 ou www.sepaq.com.
- Lecture: Un vieil homme et la Terre, par Edgar Pisani, Éditions du Seuil, collection «L'histoire immédiate», 232 pages. L'ancien ministre français de l'Agriculture jette un regard particulièrement critique sur l'agriculture industrielle qu'il défendait quand il était ministre. Il passe au crible les effets de la mondialisation dans ce secteur d'activité, un des plus anciens de la planète. Il soutient à l'aide de huit propositions que l'agriculture industrielle actuelle n'a plus sa place et qu'elle doit revenir à un modèle moins productiviste, plus compatible avec des fins sociales et environnementales.