C'est la vie! - Laissez-moi rire

J'ai beau avoir le sens de l'humour, il y a des limites à feindre l'orgasme dans le noir, la tête appuyée sur le ventre d'un gars dans la cinquantaine qui n'a pas fait ses exercices abdominaux depuis 30 ans. Y a pas de quoi rire, et pourtant, nous nous bidonnons. Ou, plutôt, nous faisons semblant de. Je compte une vingtaine de participants autour de moi. Nous sommes en pleine partouze de dilatation (de la rate, des narines) et nos diaphragmes nous tiennent lieu d'oreillers.

On peut tout se permettre quand on rit. On peut se foutre à poil, dire des gros mots, on peut se tirer la langue, se rouler par terre et gigoter les pieds en l'air. C'est précisément ce que nous faisons. Il n'y a pourtant rien de drôle, c'est même plutôt pathétique d'un point de vue extérieur. Sans blague, dehors, il doit bien y avoir l'hiver, une guerre, le SRAS qui couve, quelque chose d'aussi contagieux que le rire mais plus dommageable pour la santé. Alors que le rire, à les entendre, il faudrait s'en administrer en capsules avec les oméga 3 matin et soir. « C'est bon pour c'que t'as », comme disait ma grand-mère.

Voilà l'antidote antistress, anticancer, qui stimule le système immunitaire, combat la dépression et l'anxiété, la tension artérielle et les problèmes cardiaques, la Tylenol naturelle qui peut aider les asthmatiques, les athlètes, les chanteurs et les acteurs, qui peut aussi remplacer le Botox, le Prozac et le psy. Et c'est gratuit ! Enfin, presque : 3 $ pour rire une bonne heure, c'est une taxe bien minime pour se payer du bon temps avec aussi mal en point que soi.

Le yoga du rire (hasya yoga) est une drôle de discipline. On croirait être en stage dans un asile psychiatrique, dans l'aile des bienheureux. Les exercices de respiration se font dans le rire, les muscles à étirer se concentrent dans le visage et on ressort de cet atelier les muscles de la mâchoire endoloris.

La clientèle qui fréquente ces cours est assez hétéroclite : Plateau ascendant Rosemont, de l'ex-poteuse déçue par son gourou nouvel âge à la retraitée de la 3e Avenue qui n'a pas oublié ses pantoufles en ratine jaune « pour pas attraper du pied d'athlète ». Autant d'hommes que de femmes sont venus se prendre moins au sérieux tout en se tenant les côtes. « Même simulé, c'est bon », insiste l'animateur, dont je ne voudrais pas pour amant.

Gymnastique cérébrale

« Fake it till you make it », lance Michel Abitbol, le fondateur du Club de rire du Québec. Michel est un drôle de zig, un mélange de Michel Boujenah et de Jamel Debbouze (l'architecte dans Astérix et Obélix - Mission Cléopâtre). Rien qu'à le regarder, on a envie de se fendre la poire. Et il arrive même à être convaincant lorsqu'il nous enjoint de rire en tenant le lobe d'oreille de notre vis-à-vis tout en le regardant droit dans les yeux. Gênant... Et on reprend tous en choeur : « Ho ! Ho ! Ho ! Ha ! Ha ! Ha ! »

Michel a beau être un idéaliste incurable, il n'en reste pas moins lucide au sujet de son avenir de rirologue : « C'est absurde qu'une idée aussi poétique puisse exister. » Ex-homme d'affaires dans les produits biologiques, Abitbol se consacre entièrement au rire depuis quelque temps. Disciple du Dr Madan Kataria, en Inde, il croit fermement que l'appétit vient en mangeant. On force le rire pour accéder au rire du coeur, un rire qui ne puise ni dans la dérision, ni dans l'ironie, ni dans le cynisme hautain et snobinard qui tient souvent lieu d'humour par les temps qui courent.

« Même quand on répond "ça va bien", il y a un "ça va mal" en dessous. Mettre le rire en marche de façon consciente permet de conjurer notre capacité à déprimer. À partir du moment où on peut ruminer des idées noires, on peut aussi ruminer des idées heureuses : c'est le même mécanisme. En provoquant le rire, on se reprogramme », explique-t-il.

Michel Abitbol se défend pourtant d'être un jovialiste ou un humoriste. Avec son comparse Prem Srajano, il anime des ateliers de rire deux fois la semaine pour propager la paix dans le monde, disperser le rire, ouvrir les esprits et les coeurs. Vaste programme qui n'a rien à voir avec celui du Festival Juste pour rire : « L'humour est intellectuel, pas le rire. C'est naturel. C'est une perte de contrôle. Les adultes rient dix fois moins que les enfants, les habitants des pays riches encore moins que les habitants des pays pauvres, les gens des villes pas autant que ceux de la campagne. On se prend au sérieux et on essaie d'avoir le contrôle sur tout. C'est ce qui provoque le stress. Le rire relâche le contrôle, met en perspective, dédramatise. »

Prem Srajano est du même avis et pratique le rire comme forme de méditation depuis 20 ans. Il a découvert cette thérapie grâce à une dépression : « J'avais des idées suicidaires. Heureusement, le Prozac n'était pas encore inventé. J'ai dû trouver autre chose. J'ai découvert le rire libre [sans raison] grâce à un maître spirituel qui nous enjoignait de rire cinq minutes au réveil tous les matins. Rire, ça n'exclut pas d'être triste. Mais les gens se complaisent dans le malheur, leurs angoisses, leur sérieux. On aime se plaindre. Par le rire, je choisis de mettre ma négativité de côté pour une heure. Après, je peux la reprendre. C'est une liberté relative de choisir nos émotions au lieu de les subir. »

Clown et rirologue, cet homme que le ridicule n'a pas encore tué aime aussi pleurer ; il estime que les deux exercices se complètent, peuvent « guérire ». « Khalil Gibran a écrit : "Le même puits d'où jaillit votre rire a souvent été rempli de vos larmes. Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre coeur, et vous découvrirez que ce qui vous donne de la joie n'est autre que ce qui causait votre tristesse." »

Dire oui à la vie

« Avec le rire, on est dans le oui, pas dans le non », ajoute Prem Srajano, qui a utilisé cette technique tout récemment avec sa mère de 89 ans. « Ma mère est au centre d'accueil, déprimée. L'autre jour, elle m'a dit de lui donner des pilules, qu'elle voulait mourir. Mon père essayait de la raisonner depuis 15 minutes. Je l'ai regardée dans les yeux et j'ai éclaté de rire. Je l'ai secouée en riant. Ho ! Ho ! Ho ! Ha ! Ha ! Ha ! Elle a ri tellement fort ! Elle m'a dit : "Quand je suis heureuse, je ris, et quand je ris, je suis heureuse." J'ai décidé de ne plus lui parler, ça ne donne rien. À la place, je ris.

***

Écrivez à cherejoblo@cam.org. Votre lettre de 200 à 300 mots sur le sujet de votre choix pourrait être publiée sous la rubrique .

***

Les dix commandements du rire

En appendice de son livre qui explique d'où vient le rire et pourquoi, le neurobiologiste Robert Provine donne dix trucs pour rire, tirés de ses dix années d'observations sur le terrain. Selon lui, les structures sous-jacentes au rire sont très simples et rejoignent notre instinct grégaire.

1. Trouvez un ami, un étranger à fréquenter. On ne rit pas seul et les animaux de compagnie ne stimulent pas autant le rire que les êtres humains. Idem pour la télévision.

2. Plus on est de fous, plus on rit. Les humoristes savent bien qu'il est plus facile de faire rire une salle comble qu'une salle à moitié vide.

3. Développez vos contacts interpersonnels. Davantage de face-à-face favorise le rire. Deux amis qui s'en vont au restaurant riront plus une fois assis à table que chemin faisant.

4. Créez une atmosphère décontractée. Les soucis et l'anxiété tuent le rire. Les commandites aussi.

5. Adoptez une attitude ouverte au rire. On peut choisir délibérément de rire davantage. Voir l'article sur les Clubs de rire...

6. Tirez parti de l'effet contagieux du rire. Cherchez à fréquenter des gens rigolos. Et pas nécessairement à 60 $ le billet.

7. Munissez-vous de matériel drôle. N'attendez pas d'être déprimé pour aller puiser dans votre vidéothèque ou votre bibliothèque « d'humour ». Faites des provisions de ce qui vous fait marrer pour les jours sombres.

8. Faites sauter vos inhibitions sociales. Pas toujours besoin d'alcool ou d'un joint pour y arriver.

9. Organisez des événements sociaux. Tout événement rassembleur est une occasion de rire.

10. Chatouillez. Provine y consacre tout un chapitre dans son livre. C'est mon truc préféré. Je l'applique tous les jours avec mon fils de quatre mois et nous nous payons des fous rires plus contagieux qu'une méningite.

D'après Le rire, sa vie, son oeuvre, Robert Provine (Robert Laffont, 2003).

***

Rigolé : en écoutant le disque Pitié pour les femmes de Jamil. C'est malicieux, audacieux, provocateur, cru, ironique, et ça met de bonne humeur. Jamil est promoteur, gérant et directeur artistique ; il a fait les beaux jours de Richard Desjardins, Catherine Lara, Philippe Lafontaine, la Compagnie Créole, Luce Dufault et une foule d'autres artistes de la francophonie. Ses nombreux amis l'ont convaincu de produire ce disque dont il est l'auteur-compositeur-interprète. Sa maîtrise de la langue française le sert bien et son sens de l'image aussi. Au hasard (dans Moitié-Moitié) : « La moitié d'un bikini, c'est un bout d'paradis, mais la moitié d'un zizi, c'est l'enfer toutes les nuits. » Le Québec compte enfin son Pierre Perret. Jamil se dit triste, mais il nous fait rire. En spectacle au Petit Medley du 11 au 13 mars et du 22 au 24 avril, à Montréal (www.lepetitmedley.ca/jamil/accueil.htm).

Souri : en lisant Le Dictionnaire québécois instantané de Benoît Melançon et Pierre Popovic (Fides), une nouvelle édition « full upgradée » du glossaire Le Village québécois d'aujourd'hui. Sous « rire », on peut lire : « Juste pour - Entreprise humoristique. Entreprise tout court. » Et sous « dame » : « Un Français de France dira "Bonjour, ma p'tite dame" et survivra ; on le trouvera poli. Un Québécois, au contraire, se doit de trouver toutes les dames grandes s'il veut ne s'attirer les foudres de personne. » Touché !

Lu : l'entrevue avec Robert Provine, neurobiologiste et auteur de l'ouvrage Le rire, sa vie, son oeuvre (Robert Laffont), dans le dernier numéro du magazine L'Actualité (1er mars 2004). Provine y explique que le rire est un langage universel propre à toutes les cultures et à toutes les époques. Il serait lié aux relations sociales ; sexuelles aussi, car ce sont les hommes qui font rire les femmes de façon générale. Faites-moi rire !

Reçu : le livre Relax ! (Éditions Vigot). Comment refaire rapidement le plein d'énergie, des recettes pour se détendre, pour se dorloter, combattre la peur, la dépression, chasser les soucis (souriez, ça rend heureux !) et se remettre en forme. Un livre essentiel pour la femme qui veut survivre à février.

Acheté : le dernier numéro de Cerveau et Psycho (février 2004), dont un article est consacré à l'espéranto non verbal qu'est le rire. En partie inné (les nouveau-nés sourient dans leur sommeil) et en partie acquis, le rire apparaît vers l'âge de trois mois, même chez les bébés sourds ou aveugles. Le rire aurait une fonction biologique et aurait été une arme de survie pour nos ancêtres préhistoriques ; le rire visait à dédramatiser, à signifier qu'il n'y avait pas de danger. Le rire désarme, quoi ! Georges W. devrait s'y mettre.

Noté : que les Clubs de rire du Québec donnent des ateliers les lundis et jeudis de 18h à 19h au Club Bizz. Il faut beaucoup d'humilité et une grande capacité à rire de soi pour y participer, mais ça peut décoincer et redonner un élan de vivre. En tout cas, ça ne coûte que 3 $ à essayer, et c'est un endroit agréable où rencontrer des gens tout en leur tenant le lobe de l'oreille et en leur examinant la glotte. Michel Abitbol veut faire de Montréal la capitale mondiale du rire libre. 2500 clubs de rire existent dans le monde mais c'est à Montréal qu'on réunira 25 000 personnes le 1er mai 2005... juste pour rire librement. (514) 231-2053. www.clubderirequebec.com.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.