D'art et de commerce

Les cinéastes en colère débattaient à visage découvert mardi dernier à l'occasion d'une plénière organisée par les Rendez-vous du cinéma québécois. Quatre cinéastes (Paule Baillargeon, Jeannine Gagné, Bernard Émond et Philippe Falardeau) et une productrice sensible à leur cause (Bernadette Payeur) entouraient Johanne Despins dans une discussion qui avait pour objectif d'éclaircir devant une assemblée de quelque 300 personnes (y compris cinéastes signataires et supporteurs de toutes les factions) les arguments et enjeux énoncés dans la lettre des cinéastes parue en décembre dernier dans Le Devoir.

Dans cette lettre, rappelons-le, ceux-ci réclamaient l'abolition par Téléfilm Canada du système binaire d'attribution des argents avec, d'une part, un volet d'aide automatique basé sur la performance et, d'autre part, un volet d'aide sélective attribuée selon la qualité des projets. Tout ça à la lumière des succès de box-office enregistrés par les films québécois au cours de l'année 2003, lesquels succès ont causé un déséquilibre puisque 75 % des sommes disponibles pouvaient être aspirées par les producteurs ayant enregistré ces succès de box-office. Grâce à la lettre, la vapeur a été renversée. Mais la menace plane toujours.

Mettons cartes sur table immédiatement. Bien que sensible à la cause des cinéastes, je ne suis pas contre l'existence des enveloppes à la performance. Cela étant, je suis contre le déséquilibre entre les enveloppes, contre aussi l'accès des lauréats de l'aide automatique à l'aide sélective. Je suis pour le réinvestissement des revenus de box-office dans le volet d'aide sélective et l'instauration d'une taxe spéciale prélevée au guichet et destinée à financer notre cinéma national. Enfin, je suis pour la rentabilité du cinéma, à l'échelle de l'industrie, comme bouée de sauvetage des films d'auteur, à l'échelle de leur contribution individuelle.

Je m'inquiète surtout, à l'écoute des arguments des cinéastes, de leur méconnaissance apparente des rouages de l'industrie, au delà de la production de leurs films. Par exemple, ils attribuent le succès récent remporté par certains films québécois à une prétendue ouverture nouvelle des exploitants de salles envers notre cinématographie.

En vérité, les exploitants ne sont pas tant sensibles aux films qu'aux sommes faramineuses que les distributeurs, soutenus à cette étape par Téléfilm Canada, déboursent pour la mise en marché de leurs films. Ainsi, les exploitants inscriront Séraphin à leur programmation parce qu'une campagne de un million de dollars est promise et que les vedettes du film assureront la promotion du film dans toutes les régions du Québec.

Les cinéastes n'ont pas osé reconnaître, dans leur lettre, que le maillon faible de leur action n'est pas seulement en amont (le financement) mais aussi (et surtout, à mon avis) en aval (l'exploitation). Par crainte d'effaroucher les exploitants, on tait la chose. Mais en vérité, le sort des films que les auteurs écrivent, produisent, réalisent, bichonnent, est ultimement remis entre les mains de commerçants. Respectables, certes, mais pas forcément cinéphiles. Pas non plus préoccupés, sauf exceptions, par la pérennité du cinéma québécois ou la singularité des voix d'auteurs qui enrichissent notre pensée collective.

Depuis que les exploitants se sont mis au pas des majors américaines et mangent dans la main des gros distributeurs, leur unique objectif consiste à engranger les recettes le plus rapidement possible afin de faire place au film suivant. Ils n'ont aucun désir d'accrocher sur un de leurs écrans un film d'auteur et vivre sur la promesse de bonnes critiques et de bouche-à-oreille.

Mais faire forcer la porte des multiplexes à Roger Toupin, épicier variétés, sur la foi du succès remporté à Ex-Centris, ne m'apparaît pas non plus comme une solution viable ou même tangible au problème de la diffusion. Comme l'ont maintes fois demandé les petits distributeurs comme K-Films Amérique, il faut au contraire ouvrir des avenues de diffusion, augmenter le nombre d'écrans dévoués au cinéma d'auteur, créer, soutenir et solidifier continuellement un réseau de salles parallèles, bref, faire pousser des Ex-Centris, des Clap et des Beaubien à l'échelle de la province. C'est sur ce front que j'aimerais voir les cinéastes se battre, et c'est sur cette question que j'aimerais entendre Téléfilm Canada s'exprimer.

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À l'échelle des individus que nous sommes, 579 000 $, c'est beaucoup d'argent. Or, à l'échelle de la collectivité que nous représentons, c'est une poignée de petite monnaie, qui ne justifie certainement pas les contorsions que la ministre Beauchamp devra sans doute faire afin de sensibiliser ses homologues de l'Assemblée nationale à la cause de la Cinémathèque québécoise. Celle-ci se voit obligée de rationaliser ses activités, d'amputer les salaires de ses employés et de fermer ses portes pour l'été depuis que son déficit accumulé s'élève à cette somme et que la banque ne répond pus aux appels.

579 000 $, ça peut faire du chemin. Dans le bon sens, comme l'a déjà démontré la Cinémathèque. Et dans le mauvais sens, ça déménage aussi, une pareille somme. À preuve: 579 000 $, c'est moins que le quart du montant que Téléfilm Canada a investi (en aide automatique) dans la production de la comédie Les Dangereux. Aussi, c'est à peine 200 000 $ de moins que la somme des subventions que Téléfilm et SODEC allouaient en 2003 au Festival des films du monde. L'argent qui permettrait de sauver la Cinémathèque québécoise existe. Il suffirait que la bonne personne se penche pour le cueillir. Entre-temps, et pour faire accélérer les choses, vous trouverez dans le hall de la Cinémathèque une pétition adressée à la ministre réclamant une aide immédiate et une garantie pour la pérennité de l'institution. Passez donc la signer.