Les itinérants de la santé

Ah, cet hiver qui n'en finit plus, vous ne trouvez pas ? Vraiment, je manque de patience. Trouvé sur une carte d'un tarot zen : « Le plus grand art est d'attendre le moment opportun. » C'est ainsi que fonctionne l'existence tout entière. Même l'arbre est patient. Il sait à quel moment il faut fleurir et à quel autre laisser tomber les feuilles et rester nu sous le ciel. L'arbre reste beau dans son dépouillement, confiant dans le printemps à venir, attendant sans hâte le renouveau et la floraison suivante. C'est pas beau, ça ? Je veux être zen. Ne souhaiteriez-vous pas être un arbre, mettons jusqu'au mois de mai ? Et il faut se garder en santé, c'est le bouquet. Moi qui me préoccupe de mon père hospitalisé, je me rends compte d'un certain nombre de choses — que je suis peut-être la dernière à comprendre ?

Commençons par les quatre jours dans le corridor. Pas de téléphone, n'est-ce pas. Les infirmières vous disent qu'elles n'ont pas le droit de donner des renseignements à distance. Le malade ne peut pas vous appeler, le cellulaire est interdit. Seule solution : se rendre à l'urgence. Réjouissante perspective ! Mais c'est l'urgence backstage... Non, je ne regarde pas les téléromans qui montrent tout ça ; oui, j'ai déjà visité des corridors d'hôpital, mais habités comme ça, c'est toujours une nouvelle expérience.

Quatre jours. Votre vie normale ? Pfft ! Le système s'en fout. Vous êtes les aidants naturels, cette nouvelle expression inventée pour colmater les fuites. On ne comptabilisera pas les pertes financières que ça occasionne, alors, vos quatre jours, ça n'existe pas. Mon père ? Il ne se plaint pas trop, il dit qu'il mange bien, mais ne dort pas, il y a trop de bruit, trop de lumière, et, une nuit, il a eu froid. Les infirmières et les préposés sont gentils, quoique peu présents. Le médecin passera, on attend... Vous êtes dans le corridor, vous ne savez rien, on vient vous voir rapidement ; si vous demandez, on dit que vous êtes le suivant sur la liste pour obtenir une chambre et, le lendemain, vous êtes encore le suivant — pendant ce temps, ils ont la paix et vous gardez espoir.

Vous ne vous lavez pas, vous vivez dans des sacs, comme un itinérant. On attache les sacs à un bout de la civière et, à l'autre bout, votre visiteur s'assoit, ne pensez pas trouver une chaise. Lire ? S'il y a trop de lumière pour dormir, il n'y en a pas assez pour lire. Votre nom est scotché sur le mur, vous êtes le numéro 21 dans ce corridor où on a posé des rails au plafond pour installer un rideau vert, semblant d'intimité dans cet univers dantesque — sauf qu'il fait froid.

Le va-et-vient vous occupe, vous êtes sur la route de la salle d'opération ; avec un peu d'imagination, vous êtes sur le perron, à la campagne. Parfois, ça gémit ou pleure, puis, un jour, c'est samedi, vous êtes seul dans votre corridor, si on vous avait dit que vous ressentiriez ça comme une joie... Mieux : on a fermé votre rideau jusqu'au bout, lui qui ne glissait qu'aux deux tiers. Cette nuit-là, vous dormez. C'est votre troisième nuit, le sentiment d'insécurité s'est un peu calmé, votre peur aussi — et on s'habitue à tout, on a une formidable capacité d'adaptation, on finira par aimer son coin de corridor, près de la porte. On l'habite psychologiquement, et les sacs, tout ça, ce n'est pas important. Le personnel est gentil, vous êtes bien traité, finalement. Je pense que c'est pour ça qu'on a une culture de corridors dans nos hôpitaux. Les gens ne se plaignent pas, ils s'adaptent. Vous êtes demandeur de soins ; on a toujours dit : on ne crache pas dans la main qui te nourrit. Vous êtes faible, vulnérable, inquiet, où trouver l'énergie de la révolte ? Sans oublier que la révolte n'est pas le réflexe naturel ; la réaction normale serait plutôt le conformisme : on veut se faire accepter.

On ploie sans autre choix. L'adaptation à l'absurde n'est pas seulement du côté des patients : les infirmières aussi se sont organisées — avaient-elles le choix, toutes syndiquées soient-elles ? Un médecin a dit à mon père qu'il détestait faire des examens dans le corridor ; j'ai répliqué : « T'a-t-il demandé si tu étais gêné de te faire examiner en public ? S'est-il excusé de ne pas te rouler jusqu'à un bureau de consultation ? »

Oh ! il y a bien des journalistes pour s'offusquer de l'inhumanité des corridors (mais ils ne font que passer) —, ça fait parler le ministre, qui promet ceci et cela. Les nobles principes, on admire. Pendant ce temps, la réalité... et c'est reparti pour un tour. Vous dire à quel point je n'en reviens pas, je ne peux pas. Je cherche où, dans la littérature, je pourrais entendre l'écho de ce sentiment d'irréalité que je ressens — tout cela est si indigne ! Presque obscène, cette maladie qui se donne en spectacle dans la promiscuité la plus diverse, ces yeux ternes qui vous suivent quand vous allez chercher de l'eau à la fontaine, ces oreilles qui écoutent chez le voisin, la rugosité des tissus qui vous rendent les coudes rouges et brûlants, et ça sent tout le temps le désinfectant... On n'est pas dans un film, ici, on n'a pas écrit un scénario, là. On est itinérant à l'urgence.

Et puis, un matin, alors que vous ne l'attendiez plus... la chambre. Des fenêtres, de la lumière ! Dorénavant, vous serez soigné. En bas, on assumait le minimum ; ici vous aurez le maximum, on s'occupera de vous. Le manque d'information sur votre état est une ombre au tableau, et plus votre santé s'améliore, plus l'ombre grandit. Le personnel est compétent mais pas pédagogue. Le type de l'autre lit attend son congé et dit : « Je le croirai quand je serai sur le trottoir. » Lui, il a de l'expérience hospitalière. Moi, je sais avec certitude que je vais prier tous les tarots zen pour qu'il ne m'arrive pas d'accident.

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