Voyages: Voyager sur des mots et des histoires

Qu'ont en commun Graham Greene et Homère, Henry de Monfreid, Fruttero et Lucentini, Jack London, Jules Verne et Hergé ? Vous l'aurez deviné, tous ces auteurs ont fait voyager — et abondamment ! — leurs personnages. Des personnages devenus, dans certains cas, des héros.

Depuis que l'écriture existe, des liens étroits unissent le voyage et la littérature. Pendant dix ans, aux quatre coins de la Méditerranée, Ulysse a connu misères, espoirs et pérégrinations avant de revoir son Ithaque natale. Pour leur part, les manuscrits de la Haute-Égypte, de la Chine antique, de la lointaine Mésopotamie ont fait état de voyages dont on ne sait trop s'ils furent vécus ou inventés.

Car, de toujours, l'imaginaire humain a juxtaposé aux récits de voyage de ceux et celles qui ont repoussé les frontières de la terra incognita d'autres récits mettant en scène des êtres fictifs dans des espaces réels ou totalement imaginés. Comme pour magnifier encore davantage les exploits des découvreurs et explorateurs.

Le succès universel de Tintin, dont on fête cette année le 75e anniversaire, tient pour beaucoup à cette faculté qu'a eue son créateur de le faire voyager en des lieux — de la Chine à l'Arctique, du Pérou à la lune — que tout un chacun peut clairement identifier et en d'autres qui n'existaient que dans son esprit et qui s'appelaient Syldavie, Bordurie ou San Theodoros.

Il n'y a pas si longtemps, les auteurs qui aspiraient à écrire de la « grande littérature » — pensez à Heine, Byron, Flaubert, Tchekov — n'hésitaient pas à faire humblement leurs classes en publiant d'abord des « relations », qui livraient au public à la fois leurs états d'âme et des tableaux étrangers issus de voyages en des pays inconnus. Comme si de témoigner dans un premier temps du monde tel qu'il était les autorisait à inventer leurs propres mondes...

Le voyage parle à l'esprit et au coeur. S'y rencontrent, à des degrés divers, l'exotisme et l'aventure que la réalité du quotidien ne permet guère. Relisez Tartarin de Tarascon... Voyez comment un Survenant, arrivé d'on ne savait où et qualifié illico de « grand dieu des routes » a bouleversé la vie paisible des paysans du Chenal du Moine et de Sainte-Anne-de-Sorel, pour qui l'univers connu se résumait au fleuve et aux quelques paroisses des alentours.

Si le coeur vous en dit, pourquoi n'iriez-vous pas cet été en Angleterre, du côté de Harrogate ? Du 22 au 26 juillet s'y tiendra un colloque intitulé Tourism & Literature (www.tourism-culture.com). Organisé par le Centre for Tourism & Cultural Change de l'Université de Sheffield Hallam, il sera l'une des manifestations du Harrogate International Festival... en compagnie du Harogate Crime Writing Festival.

Ce colloque sera le second d'une série qui veut, tant sous l'angle sociologique que géographique ou psychocognitif, explorer « de façon critique » les multiples liens entre la « construction touristique » et l'« expérience du monde ». Ainsi, celui de 2003, Tourism & Photography, a attiré vers cette ville du Yorkshire des participants venus de 21 pays qui ont discuté de la contribution du voyage aux modes de communication et d'échange avec les sociétés d'hier et d'aujourd'hui.

Le colloque de cette année veut mettre l'emphase sur la littérature afin de mieux cerner, par les textes et aussi par les auteurs, comment elle a été et demeure une source d'inspiration pour les voyageurs. La diversité des sujets abordés illustre la variété des avenues possibles. En voici quelques exemples : comment la littérature engendre-t-elle et « authentifie »-t-elle des lieux touristiques ? Quelles sont les attentes et expériences des voyageurs alimentées par la littérature ? Quelle importance ont et ont eue les mondes imaginaires, les paysages fantastiques et les personnages mythiques dans le développement du tourisme ? Pourquoi certains auteurs ou certains genres de littérature exercent-ils une telle fascination sur les voyageurs ?

Petite parenthèse liée à ce dernier sujet... Les périodes de voyage et de vacances sont, vous le savez, des temps privilégiés de lecture. Pour l'avion, pour la plage, pour les heures à écouler doucement à l'écart du travail et de la vie de tous les jours, les voyageurs emportent des livres dans leurs bagages. Qui sont ces compagnons ? Qu'est-ce qui a motivé leur choix ? Signifient-ils seulement l'évasion, ou plus encore ?

Revenons à Harrogate. En mettant en contact des universitaires, des juristes, des écrivains et aussi des professionnels du voyage, le colloque veut mieux circonscrire, dans ses différentes ramifications, l'influence de la littérature, qu'elle soit européenne, nord-américaine, africaine ou orientale, sur l'expérience touristique et l'organisation du produit mis à la disposition des voyageurs.

Même les voies du subconscient seront explorées : « Je suis personnellement intéressé, avoue David Picard, l'un des organisateurs du colloque, à échanger plus à fond sur la perception et la cognition qui, à mon sens, devraient être davantage intégrées aux champs de la recherche en tourisme. En ce sens, j'aimerais beaucoup savoir ce que, par exemple, des neurologues, des philosophes, des linguistes ou des psychanalystes pourraient apporter à la réflexion collective. »

D'où cet autre voeu : « D'un point de vue anthropologique, j'aimerais poursuivre le débat critique entamé l'été dernier sur la signification du voyage en tant que phénomène international. Ainsi, est-il une "forme hypothétique" de la "sacralisation" de nos mondes contemporains ? »

La table est dressée. Le menu est prêt. La date limite pour soumettre des propositions d'exposés (d.picard@shu.ac.uk - 300 mots au maximum) est le 1er mars.