Plus grands que petits

Odile Tremblay Collaboration spéciale
André Melançon, qu’on aura vu affronter la maladie sans gémir, impressionnait comme au premier jour par sa profonde humanité.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir André Melançon, qu’on aura vu affronter la maladie sans gémir, impressionnait comme au premier jour par sa profonde humanité.

Cette semaine, les équipes du théâtre Espace libre et du Nouveau Théâtre expérimental dévoilaient leur apport futur au 375e anniversaire de Montréal. Une pièce intitulée Camillien Houde, le p’tit gars de Sainte-Marie, d’Alexis Martin, prendra l’affiche du 22 août au 2 septembre 2017, en pleine gratuité.

Tant mieux s’ils remettent en lumière la vie de l’ancien maire de Montréal (entre 1930 et 1950), aujourd’hui méconnu. Cet homme issu d’un milieu populaire s’était hissé à la force du poignet dans une sphère politique dominée alors par les élites bourgeoises.

Notre histoire, ce gruyère plein de trous, doit nous être restituée, bien évidemment. On applaudit.

C’est cette façon, propre au Québec à vue de nez, de parler d’un grand homme ou d’une grande femme en usant de diminutifs — histoire d’établir un lien de proximité avec eux — qui me fait chaque fois tiquer.

On a trop l’habitude du phénomène pour en faire reproche à quiconque. Faut du moins le remarquer. « Il est des nôtres, clame la chanson. Il a levé son verre comme les autres. » Tous petits unis, en faisant bombance.

Camillien Houde restera à jamais « le p’tit gars de Sainte-Marie », comme Jean Chrétien, « le p’tit gars de Shawinigan ». Et René Lévesque aurait moins touché le coeur des Québécois s’il n’avait été leur cher « Tit-Poil », lui qui croyait pourtant diriger « quelque chose comme un grand peuple ».

Il faut vraiment avoir été élevé dans la ouate, comme les Trudeau père et fils, ou Jacques Parizeau — « Monsieur » jusque dans l’outre-tombe —, pour échapper au miniaturisme national. Ça doit venir du p’tit pain noir trop souvent mangé.

Drôle de Québec, qui se sent tout croche face aux têtes qui dépassent. Reste à les rétrécir à la façon des Indiens jivaros. Faudrait leur demander leur recette de réduction de têtes.

Je rêve du jour où on saluera les grands hommes et les grandes femmes du Québec en leur accordant une pleine hauteur. Notre société se jugera alors enfin au mérite, sans ressentir le besoin d’écrapoutir un bout de crâne qui dépasse pour se sentir au niveau.

Le grand gars de Rouyn-Noranda

Aucune envie, chose certaine, de qualifier ce fils de l’Abitibi, le cinéaste André Melançon disparu cette semaine, de « p’tit gars de Rouyn-Noranda ». Pas seulement à cause de sa haute taille, qu’il tendait vers nous en se courbant un peu, mais pour sa stature intérieure, en mariage de force et d’humilité.

Photo: Jacques Grenier Le Devoir André Melançon, qu’on aura vu affronter la maladie sans gémir, impressionnait comme au premier jour par sa profonde humanité.

En était-il conscient ? Pas vraiment ! Le cinéaste de La guerre des tuques avait beaucoup travaillé auprès des jeunes, et par-delà ses Contes pour tous comme psychoéducateur à Boscoville et documentariste à l’écoute des adolescents en difficulté. Il avait l’habitude de se placer à hauteur de mini-interlocuteurs, sans jamais perdre sa prestance. Dans sa propre vingtaine, animateur pour les Disciples d’Emmaüs du Pérou, auprès des jeunes errants, il avait appris à faire silence pour mieux les comprendre.

Ces vocations-là ne créent pas les artistes narcissiques. Et rares sont les cinéastes issus de l’âge d’or de l’ONF à avoir eu l’élégance de rendre autant hommage aux générations montantes, saluant les talents de la relève, les exhortant à se hisser plus haut encore, à étonner, à raffiner leur art sans relâche. Car rien n’enrageait plus ce perfectionniste que de voir les gens faire les choses à moitié. D’ailleurs, les techniciens indolents ne se le faisaient pas dire deux fois sur ses plateaux…

Cet André Melançon là, qu’on aura vu affronter durant de longues années la maladie sans gémir, à sa table de travail même après s’être senti trop faible pour diriger un film, impressionnait comme au premier jour par sa profonde humanité. Alors, devant cette grande silhouette désormais couchée, on s’incline. Voilà !

Une Maison pour grands et p’tits

Sommes-nous si petits que ça, au fait ? Juste sur le plan culturel, un coup d’oeil au programme de la rentrée automnale nous les montre bien touffues, nos productions maison. Tous ces créateurs audacieux et inventifs ! Hélas ! Le public n’accepte pas toujours de se sentir aussi grand que ses artistes ; on le déplore… Mais qui l’en empêche, à propos ? Manque d’estime de soi, que la position du p’tit.

Prenez la Maison symphonique. Elle aura cinq ans le 7 septembre. Bon ! Elle aura mis du temps à naître et sa façade n’a pas plus soulevé l’admiration que celle de la Grande Bibliothèque. Dans les deux cas, le visiteur est pourtant séduit en y posant le premier pied.

L’acoustique exceptionnelle de la Maison symphonique (faut pas tousser ; le bruit se répercute), célébrée par une cohorte de musiciens, fait la fierté de la métropole. Or, c’est bien pour dire, dans cette grande boîte-là, où l’Orchestre symphonique de Montréal a accueilli ou accueillera tant d’artistes dits populaires, de Fred Pellerin à Boucar Diouf, Kent Nagano n’en finit plus de tendre la main à toutes les audiences. Et si certains Québécois avaient bien tort de se sentir encore trop p’tits pour savourer là comme ailleurs les plus grands spectacles imaginés chez nous…

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