Sauver l’accord de libre-échange

Ottawa appelle Pierre Pettigrew à la rescousse pour sortir l’AECG du tourbillon protectionniste alimenté par les ratés de la mondialisation. Si le fédéral dit avoir encore bon espoir de sauver cet accord, il ne dit mot du Partenariat transpacifique, de toute évidence condamné par une rhétorique politicienne austère en cette campagne présidentielle américaine.

Le bébé se présente bien, nous dit le nouvel envoyé spécial d’Ottawa. L’optimisme de Pierre Pettigrew nous rappelle ce même enthousiasme manifesté par celui qui était alors ministre du Commerce international, en préparation de la Conférence ministérielle de Cancún tenue en septembre 2003. Le cycle de négociations lancé sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce, en 2001, en est toujours à l’élaboration d’un cadre de travail, 15 ans plus tard.

Il est vrai que ce cycle de négociations, sans cesse relancé depuis Doha sans autre avancée, impliquait un groupe de 146 pays plutôt éclaté, aux intérêts divergents et opposant différentes phases de développement économique. Aucune comparaison avec l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, qui en est à une étape finale, si ce n’est la toile de fond. Déjà, en 2003, les dérapages de la mondialisation agissaient tel un frein à ces tentatives d’ouvertures économiques basées sur le paradigme de « céder pour obtenir ».

Méfiance accrue

Or la méfiance dans la société civile s’est accrue à un rythme exponentiel depuis, alors que sur le plan politique on joue sur la défensive tant aux États-Unis qu’en Europe. Il en résulte un repli sur ses frontières d’autant plus stratégique que les programmes politiques des deux côtés de l’Atlantique comprennent de nombreux rendez-vous électoraux. Des experts ont pourtant déjà souligné qu’en politique, le « protectionnisme jappe plus qu’il ne mord ». Le Brexit les a rattrapés, devenant la cristallisation d’un protectionnisme déjà bien enclenché avant que n’explose la crise migratoire en Europe.

On l’écrivait au début de juillet : à l’échelle planétaire, « les inégalités ne cessent d’augmenter dans la plupart des pays de l’OCDE. Aux États-Unis, elles atteignent même des niveaux jamais vus depuis les années 1920 », disait Jennifer Blanke, chef économiste du World Economic Forum. « Si l’on analyse le Brexit, le pays apparaît divisé entre les régions profitant de la mondialisation et celles où les gens n’ont pas l’impression de bénéficier de la croissance », reprenait l’Agence France-Presse.

L’appui populaire est tombé

L’appui populaire aux accords et partenariats tombe un peu partout, même dans les pays tournés vers les exportations, avaient résumé des analystes de la Banque Nationale. « Les effets combinés de décennies de stagnation des salaires, d’inégalité de la croissance des revenus […] et les séquelles persistantes de la crise financière de 2008 ont nettement érodé l’adhésion du public au principe du libre-échange. »

Aux États-Unis seulement, le revenu médian des ménages en dollars constants est en recul depuis la fin des années 1990, donne-t-on comme exemple. On y mesure une crainte obsessive devant la concurrence chinoise, plutôt coûteuse en matière d’emplois manufacturiers américains, particulièrement chez les 45 ans et plus, qui composeront la majorité des électeurs aux prochaines présidentielles.

À l’autre bout du spectre démographique, l’Organisation internationale du travail estimait mercredi que le taux mondial du chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans devrait atteindre 13,1 % en 2016, pour avoisiner son record de 2013. Ces 71 millions de jeunes chômeurs viennent gonfler à quelque 156 millions le nombre de jeunes dans les pays émergents et en développement vivant dans une situation d’extrême pauvreté ou de pauvreté modérée.

Donc, rien pour contredire la croyance en une concentration du dividende de tous ces accords entre les mains d’une poignée d’entreprises et de bénéficiaires. Un spécialiste de ces enjeux le proposait dans un texte de la revue Forces : il faudra désormais convaincre qu’une meilleure redistribution nationale peut venir d’une plus grande libéralisation internationale.

Pour l’AECG, la carte canadienne consiste désormais à jouer l’intérêt des Européens pour un accord transatlantique avec les États-Unis. Mais l’emballement n’y est plus chez les Américains. Meilleures chances à Pierre Pettigrew.

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