Question d'intérêts

Le premier ministre Jean Charest l'avait bien expliqué à ses auditeurs britanniques le mois dernier: toutes les mesures susceptibles de créer du mécontentement devaient être mises en oeuvre le plus rapidement possible pour permettre au temps de faire son oeuvre d'ici les prochaines élections.

De toute évidence, les référendums sur les défusions font partie de cette catégorie, au même titre que la hausse du tarif des garderies ou les modifications apportées au Code du travail. Peu importe les résultats, il ne peut rien en sortir de bon pour les libéraux. D'un point de vue partisan, tenir les référendums avant l'été plutôt que l'automne prochain serait nettement préférable.

Lundi, l'attaché de presse du ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, confirmait sans détour au Journal de Montréal que la date cible était le 20 juin: «C'est certain que, si on peut le faire, on va le faire. Il va y avoir un momentum: les gens vont déjà avoir été au registre. Alors, si on peut le faire, on n'a pas de raison de le retarder.»

Il est vrai qu'un report à l'automne entraînerait des coûts additionnels, en raison des déménagements du 1er juillet, qui nécessiteraient la révision de la liste électorale. Cela pourrait représenter plusieurs millions et, en cette période d'austérité, aucune économie ne peut être tenue pour négligeable. N'est-il pas merveilleux de pouvoir faire coïncider les intérêts des contribuables et ceux du Parti libéral?

Le problème est que le scénario du 20 juin se concilie beaucoup moins bien avec le discours officiel du gouvernement, qui prétend souhaiter la réussite des nouvelles villes. Sans doute inconsciemment, l'attaché de presse de M. Fournier a très bien expliqué en quoi des référendums en juin avantageraient le camp défusionniste: «Il va y avoir un momentum: les gens vont déjà avoir été au registre.»

Le bureau de M. Fournier a d'ailleurs senti le besoin de corriger le tir dès le lendemain. Après réflexion, le 20 juin ne représentait plus qu'une faible probabilité. De toute manière, comme les études sur les coûts des éventuelles défusions ne sont pas encore complétées, aucune date ne peut être avancée. Il n'en demeure pas moins que le directeur général des élections a avisé les municipalités concernées de se tenir prêtes.

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Quand le projet de loi 9 a été rendu public, l'automne dernier, il est rapidement apparu que la période d'ouverture des registres constituerait une étape déterminante. Pour les défusionnistes, c'est même la clé de la mobilisation qui permettra d'atteindre le niveau de participation exigé par la loi.

Il n'est pas nécessaire d'être un grand stratège pour comprendre que moins il s'écoulera de temps entre l'ouverture des registres, prévue entre le 2 mai et le 15 juin, et la date des référendums, plus il sera facile de tenir les troupes en haleine. Inversement, une longue pause estivale pourrait avoir un effet démobilisateur.

Pas étonnant que la date du 20 juin sourit aux défusionnistes. L'ineffable ex-maire de Saint-Laurent, Bernard Paquet, qui célébrera ce jour-là son anniversaire de mariage, trouve que ce serait un «maudit beau cadeau» à lui faire. Son vis-à-vis de Westmount, Peter Trent, ne s'en plaindrait pas non plus. Il dit partager avec les libéraux le désir d'en finir au plus vite.

Il est vrai que la tenue d'élections fédérales au printemps risquerait de nuire davantage aux défusionnistes, en monopolisant les énergies d'organisateurs sur lesquels ils pourraient normalement compter, mais le premier ministre Paul Martin ne doit plus avoir la moindre idée du moment où il les déclenchera. Quand il le saura, il expliquera sûrement à son ami Jean-Marc Fournier qu'il ne tient pas à voir le dossier des défusions faire irruption dans sa campagne au Québec. Il a déjà bien assez de problèmes.

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À l'hôtel de ville de Montréal, où l'on a très bien mesuré le soutien à attendre du gouvernement Charest, il serait peu de dire que le scénario de juin ne soulève pas un grand enthousiasme.

Comprenant dès le départ qu'il était inutile de demander à M. Charest de revenir sur son engagement d'octobre 2000, le maire Gérald Tremblay avait réclamé un délai de deux ans avant la tenue des référendums, pour avoir le temps de convaincre les habitants des anciennes banlieues des avantages de la nouvelle ville. Il avait essuyé un refus catégorique, mais le plus tard possible demeure le mieux.

Il semble maintenant acquis que le prochain budget fédéral concrétisera la promesse de M. Martin de céder aux municipalités une partie des revenus de la taxe sur l'essence. On espère maintenant que le gouvernement acceptera un certain partage de la TVQ. Ces ressources additionnelles se traduiront normalement en amélioration des services offerts à la population, mais encore faudrait-il avoir le loisir d'en faire la démonstration.

À cet égard, que les référendums aient lieu le 20 juin ou le 12 septembre ne ferait pas une grosse différence, mais l'automne ne se termine en principe que le 21 décembre. Une façon concrète de manifester son appui aux nouvelles villes serait de leur laisser le temps de préparer un nouveau budget.

De toute manière, si une seule des anciennes municipalités de l'île de Montréal opte pour la défusion, il faudra que l'Assemblée nationale adopte un projet de loi pour créer un nouveau conseil d'agglomération et on peut sûrement compter sur l'opposition pour faire traîner les choses jusqu'à la fin de la session parlementaire. Alors, où est l'urgence?

Évidemment, donner une chance additionnelle aux nouvelles villes supposerait que les libéraux fassent primer l'intérêt public sur le leur. Cela semble beaucoup leur demander.

mdavid@ledevoir.com