La science dit-elle la vérité?

Pour Aurélien Barrau, il faut accepter le fait que la science n’est qu’un mode d’accès au réel parmi beaucoup d’autres.
Photo: Wikipedia CC Pour Aurélien Barrau, il faut accepter le fait que la science n’est qu’un mode d’accès au réel parmi beaucoup d’autres.

Avec sa tête de guitariste heavy métal et sa passion pour les rats, qui lui courent parfois sur les épaules pendant ses conférences, l’astrophysicien et philosophe français Aurélien Barrau est un drôle de personnage. Professeur à l’Université Grenoble-Alpes et chercheur spécialisé en cosmologie, le scientifique s’adonne aussi à la poésie. C’est un phénomène, quoi, et il faut s’atteler pour le lire parce que sa réflexion est costaude.

Auteur de quelques livres savants sur la cosmologie, Barrau pose, dans De la vérité dans les sciences, un court essai paru le printemps dernier, une question pour le moins corsée, qui relève de cette approche philosophique qu’on appelle l’épistémologie : la science détient-elle la vérité ?

« Le recours à l’argument “scientifique” a parfois vertu incantatoire, constate-t-il. Référer à la scientificité d’une démarche, c’est presque couper court au débat. La science serait comme résolument, absolument, du côté de la correction, voire de la vérité. Est-il légitime de lui conférer un tel primat ? »

Brillante, exigeante et dérangeante, la réponse formulée par Barrau ébranle les certitudes contemporaines. Ni scientiste ni laxiste, elle plaide « pour une irréductible diversité de manières d’appréhender, d’affronter et d’inventer le réel » et ne cache pas sa volonté de « plonger le lecteur dans un certain “inconfort” pour lui éviter les analyses à l’emporte-pièce qui ne font pas justice à la subtilité du point abordé ».

Photo: Wikipedia CC Pour Aurélien Barrau, il faut accepter le fait que la science n’est qu’un mode d’accès au réel parmi beaucoup d’autres.

Qu’est-ce que la vérité ?

Barrau n’est pas un trublion postmoderne qui nie la pertinence du concept de vérité. « Plus qu’un devoir, écrit-il, la vérité est une méthode. La contrainte de vérité n’est pas optionnelle. Elle ne se négocie pas. » Il ajoute, cependant, que la science « ne révèle pas le réel en lui-même », que « le prisme physico-mathématique n’est qu’une perspective parmi tant d’autres possibles » et que si la science nous permet d’appréhender efficacement le « réel scientifique », rien ne permet toutefois d’affirmer « que celui-ci embrasse la totalité des modes d’être ».

Saint Thomas d’Aquin, rappelle Barrau, définissait la vérité comme l’adéquation de la pensée et des choses. Aujourd’hui encore, cette définition s’impose dans le monde de la science et dans la vie courante. Or, souligne Barrau, elle ne va pas de soi. Comment l’appliquer, par exemple, à une symphonie de Beethoven ou à un poème de Gaston Miron ?

Pour l’astrophysicien, il faut donc accepter le fait que « la science n’est qu’un mode d’accès au réel, parmi beaucoup d’autres », notamment les arts et la littérature, et que la vérité qui résulte de sa pratique ne révèle pas l’essence pure du monde, mais fournit une rigoureuse description du réel, qui reste « dépendante d’un système de pensée » humainement construit.

Il ne faut pas voir dans cet essai audacieux une attaque contre la science. Barrau, d’une certaine façon, la vénère, mais il déplore la tendance à en figer la définition et la pratique. Il montre que définir la science par le recours au langage mathématique (l’éthologie, par exemple, échappe à ce critère), par sa capacité de prévoir, par son lien avec l’expérience (l’astrophysique n’est pas vraiment expérimentale et, de plus, « une expérience ne parle qu’au sein d’un cadre interprétatif » ; la mort d’Einstein, par exemple, est peut-être un fait, mais, « à l’échelle des noyaux atomiques, rien de lui n’a disparu en 1955 ») ou par son rapport avec la rationalité est insuffisant et imprécis.

Relativisme cohérent

Au fond, suggère Barrau, la science se définit d’abord comme « une tension constitutive entre, d’une part, la liberté presque démiurgique du scientifique et, d’autre part, la contrainte terrible que constitue le réel ». La science, en ce sens, est une « création sous contrainte », qui invente un « rapport au monde » en respectant son « altérité radicale ». Son culte du doute et son souci de la méthode la rendent respectable et belle, souligne l’astrophysicien, mais ne justifient pas le primat qu’on lui accorde, notamment à l’école.

Barrau rend justement hommage au philosophe Gaston Bachelard, qui refusait de choisir entre science et littérature pour plutôt défendre la nécessité d’une diversité des approches du réel. Dans l’histoire et aujourd’hui encore, note Barrau, « l’immense majorité des vivants, y compris des humains, ne connaissent rien à la physique et n’en sont pas moins dans un rapport intense et authentique avec le réel ».

Après avoir brillamment discuté des thèses des plus grands philosophes des sciences du XXe siècle — Popper, Feyerabend, Kuhn et quelques autres —, Barrau plaide, en s’appuyant entre autres sur Derrida, pour un « relativisme cohérent ». Il ne s’agit évidemment pas de dire que « tout se vaut ». Le scientifique précise que le créationnisme et le négationnisme doivent être combattus parce qu’ils sont ineptes et dangereux.

Il s’agit plutôt, en reconnaissant la spécificité de la science et son efficacité dans la compréhension d’un réel qui existe hors de nous, de valoriser la diversité des rapports au monde — la science ne les résume pas, même pour un physicien — et d’accepter que nos convictions, même scientifiques, « sont les résultats d’une histoire, d’un environnement intellectuel, d’un cheminement culturel, de circonstances contingentes et parfois imprévues », qu’elles sont donc « des choix ou des constructions plus que [...] des révélations ou des pré-existants », et qu’il convient donc d’interroger le cadre de pensée qui les fonde au lieu de figer la vérité.

Défenseur de la science qu’il refuse toutefois de considérer comme le seul point de vue valable sur le réel, Aurélien Barrau est un penseur de haut vol.

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« La science n’est qu’un mode d’accès au réel, parmi beaucoup d’autres. Elle ne touche pas l’être ultime du monde parce que tout laisse penser qu’un tel être n’existe pas. Comment choisir et au nom de qui ou de quoi? Elle est un mode qui, de plus, varie grandement avec les époques et les moyens à dispositions. Mais dès lors qu’elle accepte les limites de sa perception et la fugacité de ses propositions, elle dessine un univers d’une richesse inouïe parce que rien n’y est tenu pour acquis, parce que la pensée n’y a jamais peur de ce qu’elle ignore encore. » Aurélien Barrau

De la vérité dans les sciences

Aurélien Barrau, Dunod, Paris, 2016, 96 pages

14 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 août 2016 07 h 34

    La science

    La science ne «sais» pas, elle cherche, ce n'est pas une religion.
    Et que découvre-t-elle le plus ? D'autres questions.
    Malgré que les symboles mathématiques soient commodes en science, il y a d'autres symboles utiles: l'alphabet. Et celle-ci donne un regard un peu moins froid sur ce qui nous entoure. E=MC2 n’exprime pas toute la beauté de la chose.

    PL

  • Jacques Morissette - Inscrit 20 août 2016 08 h 24

    Aurélien Barrau a bien raison. On ne peut regarder aucun point de vue comme étant la vérité, que ce soit la science, etc. De fait, il faut regarder qui défend le point de vue et qui le finance, pour simplifier, quelque soit l'objet qu'on essaie d'appréhender.

    • Pascal Lapointe - Abonné 21 août 2016 12 h 31

      Ce n'est pas du tout ce que Barrau dit lorsqu'il précise qu'il faut un relativisme cohérent. Toutes les opinions ne se valent pas.

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 août 2016 09 h 43

    Toute une question que...

    ...celle de ce jour monsieur Cornellier !
    Faute de compétences, conscient, je m'abstiens de commenter la science de votre article.
    J'y vais avec ce qui suit.
    Et si c'était la vie, petit et grand «v», qui était la vérité ? Vous, les autres et moi en ferions alors partie. Je crois que nous sommes toutes et tous la vérité. Pourquoi? Notre unicité. Il y a la vérité de celle et ceux qui nous ont, toutes et tous dans l'Histoire précédés, il y a celle de nos comtemporains, aux environs de 8 milliards? et la vérité de celles et ceux qui suivront.
    Gaston Bourdages.

  • Robert Bernier - Abonné 20 août 2016 15 h 01

    Ce qui fait problème

    Ce qui fait problème avec l'utilisation du mot vérité, de fait, c'est le biais culturel de notre fonds occidental. Pour un occidental, un descendant donc d'Homère, de Virgile, de Platon et d'Augustin, le mot vérité réfère à quelque chose qui a tous les traits de la vérité selon Platon: certitude absolue et certitude éternelle. Dans toute la connaissance humaine, seulement la portion congrue occupée par les mathématiques peut répondre à ces critères. Les théorèmes et les objets construits par les mathématiciens possèdent ces deux caractéristiques pour la bonne raison qu’ils ont été construits par les mathématiciens eux-mêmes et qu’ils n’existent qu’à l’intérieur du réseau clos des postulats et axiomes créés par eux. C’est pourquoi Platon les affectionnait.

    Identifiant en nous ce biais afin de le dépasser, nous accédons plus facilement aux genres d'idées développées par cet auteur selon le présent article: une vérité comme les pragmatistes (Peirce, Williams, Dewey, Rorty et j'ajouterais Wittgenstein) l'entendent, c'est-à-dire une connaissance en construction, échafaudée patiemment sur l'expérience humaine. Et l'expérience humaine dépasse évidemment le cadre strict du laboratoire.

    Accepter de voir "sa vérité" comme un point de vue parmi d'autres ne conduit pas pour autant à un relativisme débridé, qui conduirait lui-même à l'isolement de chacun en lui-même. Il y a des points de vue qui permettent de fonctionner, de s'épanouir et de s'intégrer pleinement dans la société, et d'autres qui mènent au contraire.

    Ce qui fait donc problème dans l'article, c'est que la phrase "la science détient-elle la vérité ?" induirait quelqu'un qui ne serait pas conscient de son biais culturel platonicien à conclure que la vérité est donc ailleurs. Alors qu'elle n'est nulle part.

    Robert Bernier
    physicien et auteur
    Mirabel

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 21 août 2016 01 h 41

      Commentaire complémentaire et très constructif!! Merci beaucoup.

      Vous concluez que la vérité est nulle part. Or, si nous pouvons témoigner de certains faits, c'est qu'une certaine vérité existe.

      C'est ce à quoi M. Bareau fait référence en citant Saint Thomas d’Aquin. La vérité est une adéquation tant qu'elle ne concerne pas notre vérité en tant qu'individu conscient, celle qui est en nous. C'est le relativisme cohérent. Quand nous regardons un verre, nous pouvons communiquer et nous dire que ce verre est transparent. Cette portion de vérité devient adéquate pour chacun de nous. Pour un extra-terrestre doté d'un appareil de vision différent, le verre n'est p-e pas transparent. Aussi, ce verre n'évoque probablement pas les mêmes émotions d'un humain à l'autre. C'est ce biais dont vous faites référence.

      Comme le disait Morin sur l'usage de la pensée complexe, il faut accepter que parfois plusieurs points de vue puissent être à la fois opposés et vrais. La vérité n'est donc pas nulle part, elle est en nous et seulement en nous.

      C'est la source de pratiquement tous les conflits humains.

  • Stéphane Martineau - Abonné 20 août 2016 15 h 51

    Il faut lire ou relire Vérité et Méthode de Gadamer

    La question d'une vérité qui ne renvoie pas à une méthode scientifique a été magistralement traitée dès 1960 dans «Vérité et méthode» du philosophe allemande H.-G. Gadamer.

    • René Pigeon - Abonné 21 août 2016 15 h 08

      « créations sous contrainte » VS créations sans contrainte :

      La recherche scientifique vise à convertir l’hypothèse en science. Comme les praticiens de la recherche le savent, la recherche scientifique procède rarement par une séquence univoque d’étapes inévitables. Pour paraphraser Barrau et Cornellier, cette démarche procède, au début, selon des méthodes qui laissent place à des stratégies d’exploration personnelles et à un arbitraire qui rappellent les stratégies et l’arbitraire de la créativité artistique et ceux de l’invention technique. Sauf que, pour que l’hypothèse devienne science, la recherche scientifique soumet ses inventions à deux jurys : « l’adéquation de la pensée (la « théorie ») et des choses » (les mesures liées à ses prédictions, une réalité qui demande à être interprétée comme une invention) ; et l’évaluation par les pairs qui avisent si l’invention scientifique est cohérente avec elle-même et avec les connaissances acquises et si elle laisse de côté quelque connaissance acquise pouvant corriger ou contredire l’invention soumise à la vérification.

      Je vous fais part de cette réflexion que la lecture de Derrida Popper Feyerabend ou Kuhn pourrait faire évoluer.

      À propos de la thèse de « changements de paradigme » qui a rendu Kuhn célèbre, Stephen Weinberg affirme qu’aucun des changements révolutionnaires de l’histoire de la science ne mérite d’être qualifié de « changements de paradigme ». Weinberg, colauréat du prix Nobel de physique pour sa théorie des particules élémentaires, a exposé son évaluation de l’œuvre de Kuhn, dans le NYT, autour de l’an 2000.