Un endroit où aller

Mariam Petrosyan semble avoir aujourd’hui fait le deuil de l’écriture.
Photo: Tiré du film «Russia’s Open Book» Intelligent Television WNET Mariam Petrosyan semble avoir aujourd’hui fait le deuil de l’écriture.

C’est une sorte d’océan de presque 1000 pages. Mille vies condensées dans un seul lieu appelé « la Maison », une ruine où vivent en communauté des enfants et des adolescents, pour la plupart handicapés, qui y ont été placés en attendant leur majorité. Une sorte d’institut léthargique et centenaire aux confins d’une ville anonyme, « à la frontière entre deux mondes », posé entre des immeubles et des terrains vagues.

La Maison dans laquelle, l’unique roman de l’Arménienne Mariam Petrosyan, née à Erevan en 1969 au sein d’une famille d’artistes, son auteure l’a commencé lorsqu’elle avait 18 ans. Écrite en russe, cette entreprise littéraire hors normes lui aura demandé un investissement d’une dizaine d’années. Après des années de réécriture et d’hibernation, le manuscrit a été édité en Russie en 2009, après être passé entre plusieurs mains.

Un écriteau accueille les pensionnaires : « Salut à vous les avortons, les prématurés et les attardés. Salut les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n’ont pas réussi à s’envoler ! Salut à vous “Enfants-chiendent”! » Manchot, aveugle ou cul-de-jatte, dès son arrivée dans la Maison, chacun se voit attribuer un surnom. Ils s’appellent ainsi Crochet, Bossu, Sphinx, Fumeur, le Macédonien ou Sauterelle, « le petit garçon sans bras ». Ou bien encore Lapin, un albinos dont les dents de devant « lui donnaient l’allure d’un rongeur ». L’un des personnages les plus fascinants est l’Aveugle, qui franchira tous les obstacles jusqu’à devenir une sorte de caïd de la Maison.

Photo: Tiré du film «Russia’s Open Book» Intelligent Television WNET Mariam Petrosyan semble avoir aujourd’hui fait le deuil de l’écriture.

Des guerres de clans larvées ou éclatantes traversent ainsi tout le roman, les souffre-douleur deviennent parfois bourreaux à leur tour, la Maison a ses cycles. Et les adultes responsables des lieux interviennent peu pour calmer le jeu. « La Maison appartenait aux grands. C’était la leur. Les éducateurs y venaient pour maintenir un semblant d’ordre ; les professeurs, pour que les grands ne s’ennuient pas, et le directeur, pour que les professeurs ne s’enfuient pas. Les grands pouvaient bien allumer des feux en plein milieu de leurs chambres et faire pousser des champignons hallucinogènes dans les salles de bains, personne n’était en mesure de le leur interdire. »

La Maison est leur monde. Une sorte de microcosme de la société — celle qu’on imagine exister à l’extérieur des murs de l’établissement. Les protagonistes évoluent dans un espace-temps flou, qu’on arrive vaguement à cerner à partir des rares références culturelles qu’on y rencontre (un tel ressemble à « David Bowie jeune », un autre écoute du Led Zeppelin). Pour la plupart de ceux qui y vivent, elle représente le début et la fin du monde. Et sans surprise, c’est avec terreur que plusieurs d’entre eux envisagent le moment de fêter leurs dix-huit ans et d’être poussés hors du nid. Les vagues de suicide n’y sont pas rares.

Fantastique et dialogues mystérieux

Le roman s’intéresse à la vie de quelques bandes en particulier, les Roulants, les Rats, par exemple, et leurs membres vivent dans le souci constant d’être acceptés par le groupe. Mariam Petrosyan enregistre leur évolution, leurs interactions, capte leurs moments de solitude et ficelle tout ça avec du fantastique et des dialogues parfois mystérieux.

Sorte de « roman monstre », par son ampleur, par les curiosités et les excroissances qui le traversent à l’image de certains de ses personnages, La Maison dans laquelle est traversé par les influences de Lewis Carroll, de Rudyard Kipling, de Richard Bach (Jonathan Livingstone) ou de Bob Dylan (des extraits de Tarantula, sa prose expérimentale de 1971, y figurent parfois en exergue). Un mélange de Tim Burton, de Harry Potter, de Stephen King et de Sa Majesté des mouches (William Golding). Un univers qui déroute autant qu’il envoûte.

Graphiste de formation, Mariam Petrosyan a travaillé une vingtaine d’années en cinéma d’animation. Mère de deux enfants, elle semble avoir aujourd’hui fait le deuil de l’écriture. Elle l’exprimait dans une entrevue en russe accordée au Chastniy Korrepondent en 2010 : « Je n’ai pas écrit ce livre, je vivais à l’intérieur de lui. » Ajoutant qu’il ne fallait pas attendre d’autres livres de sa part.

Pris dans l’ensemble, malgré son côté souvent sombre, le roman apparaît comme une sorte d’éloge de l’adolescence, valeur refuge avec ses codes et ses valeurs, sa liberté relative par rapport au monde des adultes. Sa longueur contribue sans aucun doute à l’effet « océanique » qui opère. Et tout comme ses jeunes protagonistes, le lecteur pris au piège de la séduction trouble du roman risque lui aussi de ne jamais vouloir en sortir.

La maison dans laquelle

Mariam Petrosyan, traduit du russe par Raphaëlle Pache, Monsieur Toussaint Louverture, Paris, 2016, 960 pages