Casques bleus nouvel âge

Quinze ans plus tard, la guerre dite juste ou préventive au Moyen-Orient, loin d’instaurer la paix, la sécurité et un minimum de gouvernance, aura déchaîné le chaos : massacres de civils, exodes et, jusqu’en Europe et en Amérique, terrorisme. En Afrique, d’autres atrocités ajoutent à l’instabilité de plusieurs pays et aux violations des droits. Va-t-on enfin stopper le trafic des armes ? Ottawa vend plutôt des blindés et veut revenir aux « Casques bleus ».

D’Éthiopie où débutait sa tournée africaine en compagnie du général Roméo Dallaire et de la juriste Louise Arbour, le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, a précisé que ces forces ne seraient pas chargées du « maintien de la paix » comme autrefois, mais d’opérations d’« appui à la paix ». Sous ce vocable rassurant, doit-on comprendre, elles conseilleraient les combattants locaux tout en se protégeant elles-mêmes des insurgés. Bref, non pas garder une paix inexistante, mais s’immiscer dans une guerre intestine.

On est loin d’une brigade d’observateurs comme il en reste une au Sinaï. Dans quelques pays en proie à des conflits internes, les Nations unies soutiennent encore des troupes « prêtées » par des gouvernements étrangers ou voisins. C’est le cas de la République démocratique du Congo (RDC), du Mali ou de la République centrafricaine (RC). Le bilan qu’en donnait récemment au New York Times Anthony Banbury, un assistant secrétaire général démissionnaire, n’a rien de rassurant.

Au Mali tôt en 2013, écrit-il, un contingent de 10 000 soldats et policiers s’est fait dire de ne pas attaquer les « terroristes » installés dans le nord du pays, faute de préparation. Plus de 80 % du budget était dépensé en transport et en autoprotection. Déjà 56 de ses membres avaient été tués et d’autres allaient « certainement » subir le même sort. « Les Nations unies au Mali marchent jour après jour un peu plus creux dans leur premier bourbier. » Depuis, l’ONU a rajouté 2500 « peacekeepers », et le bilan des morts a grimpé à 101.

Avec 700-800 soldats, un expert attaché au Collège militaire royal du Canada, Walter Dorn, estime que le Canada pourrait y déployer un important contingent : il possède l’expérience voulue, acquise en des endroits comme l’Afghanistan. Mais sans présumer, suggère-t-il, du fait que la mission serait expressément antiterroriste ou anti-insurrectionnelle. Le Mali n’est pas mentionné à la liste des pays visités, ni la RC, mais, a-t-on confirmé au Globe and Mail, la Défense et les Affaires globales évaluent les possibilités de se joindre aux forces des Nations unies.

Le ministre doit se rendre en RDC, un pays qui faisait partie des troupes que l’Union africaine avait chargées du maintien de la paix en RC. L’ONU ayant pris la relève en 2014, Anthony Banbury lui reproche d’avoir gardé ces soldats et ceux de la République du Congo, malgré des rapports à leur sujet évoquant de graves violations des droits de la personne. Depuis, écrit-il le 18 mars, ces troupes étaient engagées dans un comportement persistant de viols et d’abus. (Ban Ki-moon a aussi ordonné une enquête visant d’autres Casques bleus.)

Ottawa n’a pas encore le rapport de la visite africaine. Mais déjà les critiques fusent, non seulement de l’opposition parlementaire, mais d’experts en maintien de la paix. Les uns trouvent anachronique l’idée d’une telle force, car il n’y a guère plus de paix à maintenir. D’autres soulignent que les conflits étant intérieurs, l’on ne saurait y déployer d’observateurs neutres ou pacifiques. Enfin, Ottawa devrait se préoccuper, dit-on, non pas d’un siège au Conseil de sécurité, mais des intérêts du pays.

En s’alignant servilement sur d’autres puissances, le gouvernement conservateur avait fait perdre au pays toute crédibilité quant aux bons offices que le Canada pouvait rendre dans les conflits. En Afrique, préférant l’aide aux compagnies minières plutôt que l’aide aux populations délaissées ou exploitées, Stephen Harper aura même heurté la fibre humanitaire des citoyens. Mais Justin Trudeau aura fort à faire pour rétablir l’image internationale du pays.

Des Casques bleus nouvel âge invités par quelque régime oppresseur, incompétent ou corrompu, voilà qui ne haussera pas la réputation du Canada auprès des gens qui en sont les victimes. Les Canadiens eux-mêmes ne seront pas heureux d’apprendre que leurs soldats sont pris en otages, blessés ou tués. Ils seront furieux si, comme on peut s’y attendre, des terroristes de là-bas portent leurs représailles au Canada. Et quelle Chambre de commerce y verrait des conditions propices aux exportations…

Pourtant, les gouvernements qui veulent sauver des vies et changer le sort des damnés de la terre ne manquent pas de solutions. Ainsi, plutôt qu’une guerre préventive au risque de causer encore plus de misère aux populations civiles, ou même qu’une intervention humanitaire plus ou moins risquée ou trompeuse, le Canada pourrait s’employer à créer une force internationale apte à traduire en justice les fauteurs de crises ou de violation des droits de la personne.

De même, depuis les Panama Papers, la liste s’allonge des pillards, fraudeurs et autres mafieux. On pourrait enfin faire un crime punissable non plus d’amende mais de déchéance toutes ces firmes de professionnels et ces banques qui servent de complices ou de receleurs aux prédateurs politiques et commerciaux. Privés des moyens « honnêtes » de spolier les peuples, bien des tyrans perdraient peut-être, sinon le goût du pouvoir, au moins la tentation de déposséder autrui.

Enfin, ainsi que le suggère l’ancien commandant des Casques bleus à Sarajevo, le major-général à la retraite Lewis MacKenzie, s’il reste encore des fonds à Ottawa, le Canada pourrait en faire bénéficier ces agences des Nations unies qui ont démontré qu’elles savaient sauver des vies et alléger le sort des gens à travers le monde.

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4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 15 août 2016 03 h 25

    Pas de solution magique!

    La réalité internationale est bien complexe et les solutions aux difficultés ne sont pas simples, à moins de rêver en couleurs et de bâtir des châteaux en Espagne. Les Casques bleus font ce qu'ils peuvent, à l'image de l'actuelle situation internationale. C'est pas toujours joli, il est vrai. Mais personne, y compris le Canada, à ce jour, n'a trouvé ''la'' solution. La route de la paix sera nécessairement très longue et ardue. Au Canada et aux Canadiens de faire leur part, si modeste soit-elle. Rome ne s'est pas bâtie en un jour!

    Michel Lebel

  • Pierre Robineault - Abonné 15 août 2016 10 h 50

    Tout est dit!

    Vous avez tout dit, monsieur Leclerc, ardemment et brillamment.
    Ne reste plus qu'à espérer que l'on vous lise, en particulier par nos gouvernants, et que ces derniers agissent enfin en toute conséquence, à savoir au-delà de la parade (au sens premier comme au second). Surtout lorsque l'on sait que la plupart souhaiterait être louangée, par exemple par un retour au Conseil de sécurité.
    Pourrons-nous un jour cesser d'être déçus par ces personnes qui nous gouvernent?!

  • Charles Caron - Abonné 15 août 2016 11 h 23

    Une belle idée naïve

    « ... bien des tyrans perdraient peut-être, sinon le goût du pouvoir, au moins la tentation de déposséder autrui.»

    Il me semble que si l'histoire nous a appris quelque chose, c'est que le goût de s'enrichir est bien fort chez les tyrans, et qu'il ne sera pas diminué même si on leur met des bâtons dans les roues. Ils trouveront une autre solution.

    Un dictateur qui meurt, c'est une banque suisse qui ferme ; mais c'est aussi une autre qui ouvre pour son successeur.

  • Michel Boucher - Abonné 15 août 2016 14 h 23

    Il ne faut pas désespérer...

    Il faut continuer à lutter avec acharnement pour le maintien de la paix dans le monde, en renouvelant la mission des Casques Bleus que l'on doit à notre ancien Premier Ministre Lester B. Pearson, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 1959. Cette mission sied bien au Canada et il est temps que ce dernier reprenne rallume le flambeau, dont le symbole brûle en permanence sur la colline parlementaire à Ottawa.