Les nouvelles mythologies (8)

Durant la période estivale, cette chronique vous propose un voyage au coeur des nouvelles mythologies du présent. Aujourd’hui, le vélo urbain.

Il y a quelque chose qui ne roule plus tout à fait rond dans le monde du vélo, et tout cela est forcément paradoxal.

En quinze ans, l’objet est passé, dans les milieux urbains de nos sociétés occidentales, de mode de transport pour adolescents et citadins pas toujours favorisés par le partage équitable des richesses à outil de revendications politiques et sociales pour jeunes professionnels, militants sans le sou, bobos ou intellos bien nantis. Le vélo est entré dans un nouveau cycle de son existence qui le place désormais sur la route de la construction de nouvelles identités sociales où convergent culte de la performance, dépassement de soi, hygiène de vie, culture physique, préoccupations environnementales, appel à la solidarité sociale et quête d’un renouveau pour une humanité affranchie de la voiture et de ses effets secondaires. Le vélo, c’est une chaîne lubrifiée qui tourne comme pour s’opposer à toutes les autres.

L’individualisme inhérent au vélo a, d’une manière surprenante, des incarnations souvent grégaires : sur les pistes cyclables que ce mode de transport a fait se multiplier dans les trames urbaines de Montréal, Toronto, Québec, Minneapolis au Minnesota ou Saint-Louis au Missouri ou lors des grands rassemblements annuels qui célèbrent, de jour comme de nuit, cet art du mouvement dans des espaces urbains débarrassés temporairement de la voiture. En se faisant pragmatique sur les nouvelles voies rapides pour deux roues ou en devenant festif dans des événements familiaux, le vélo reste toujours ce marqueur de l’appartenance à un groupe qui cherche ainsi à se montrer à tous pendant qu’il clame son adhésion à un mode de vie laissant la sédentarité et ses nombreuses tares à d’autres.

Une assurance manifeste

L’attachement à ce mode de transport peut prendre parfois une dimension dogmatique, avec ces cyclistes qui ont désormais l’assurance qu’il faut pour rouler sur la piste du prosélytisme. Ils n’ont désormais plus peur d’interpeller l’automobiliste en pleine rue pour le confronter à l’absurde de sa condition polluante ou opposer un jugement moral formulé à haute voix sur la voie publique aux cyclistes délinquants, à ceux qui ne portent pas de casque ou aux représentants de leur communauté qui transgressent les règles du cyclo-catéchisme en passant devant tout le monde aux arrêts ou en ne respectant pas la signalétique urbaine. Car même s’il cherche à s’émanciper du conservatisme d’une organisation sociale centrée sur l’automobile, le cycliste peut, de manière anecdotique, cultiver les conformismes et la rectitude dans l’expression de sa posture progressiste.

Signe d’un esprit religieux, le vélo a ses martyrs, incarnés par tous ces vélos blancs, des vélos dits fantômes, que l’on suspend à la trame urbaine ici comme ailleurs dans le monde, pour marquer l’endroit précis où l’un des fidèles du transport à deux roues en zone urbaine a perdu la vie face à une voiture, un camion ou, pire, l’incompétence de travailleurs ayant mal sécurisé leur zone de travaux publics. Le symbole est fort. Il devient alors très vite un lieu de communion entre survivants de la route, territoire de commémoration annuel autour de la mémoire du martyr, tout comme un point de cohésion social pour un groupe vindicatif qui, sur deux roues, a fait de la voiture et des comportements déshumanisants qu’elle aurait induits, une source principale d’angoisses et de frustrations.

En les écoutant, on pourrait croire le vélo éloigné des diktats d’une société où la consommation de masse a tracé ces contours en suivant les déplacements des masses motorisés. C’est loin d’être le cas toutefois pour le hipster et son vélo urbain, le « fixie », comme on l’appelle, qui cherche, lui, à redonner un visage humain à la ville, sans délaisser l’esthétique du cycliste et en exhibant la finesse et le conformisme de sa mécanique qui s’achète à prix fort et en pièces détachées sur les marchés spécialisés. Chic. Robuste. Le fixie a cette sémantique singulière qui permet de le reconnaître d’un coup d’oeil pour établir très vite la cohésion de celui ou celle qui le chevauche avec l’espace urbain que l’on cherche ainsi à redéfinir par le vélo pour mieux se définir soi-même. Le vélo urbain est un art de vivre. Le fixie, avec son absence de roue libre et de frein, est un art de pédaler.

En somme, le vélo n’est pas seulement un appel au développement durable et à l’assainissement de l’air en milieu urbain par la substitution du gaz d’échappement par le souffle du cycliste. Il est tantôt l’objet que l’on ramène au « je », tantôt celui que l’on sort pour évoquer un « nous ». Il est ce symbole en mouvement, ce surligneur de l’identité, dont la roue tourne aussi, forcément.

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2 commentaires
  • Luc Le Blanc - Abonné 15 août 2016 23 h 00

    Mythologie vs réalité

    Depuis le secondaire que je fais du vélo utilitaire et urbain et alors que j'arrive à l'âge la retraite, je m'épate encore en rentrant de sorties nocturnes au centre-ville comment ça roule bien en vite pour rentrer à la maison. Une chance que je ne m'encombre pas de tous les poncifs des tendances débusquées sans quitter Facebook par l'inénarrable FD... il y aurait de quoi en faire une crevaison!

    Bien sûr on n'aime pas beacoup les lambins qui viennent se placer en tête de feu et qu'on devra ensuite re-dépasser plus loin sur la piste pour cause de pédalage par à-coups. Et on n'est pas fier de ces zigotos pour qui rouler avec un feu la nuit ne tombe pas sous le sens (que diront-ils à l'automobiliste qui, roulant tous feux éteints, les renversera faute de les avoir vus?). Et on se demande pourquoi le passage alterné à un carrefour à quatre stops ne s'applique pas aux vélos. Et aussi pourquoi les voitures rasent les trottoirs durant un virage à droite comme s'il s'agissait d'une porte de slalom en ski. Mais est-ce là affaires de religion, ou de simple bon sens?

    Assurément, pédaler en milieu urbain rend militant. Faut l'essayer pour le savoir. Ou théoriser assis devant son ordi.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 17 août 2016 20 h 12

    Velocité

    À nouveau , excellente prise de vue sur cette espèce en croissance, le urbanus velocipedus ou cycliste à casque dur.

    Il faut désormais absolument faire partie d'une fratrie pour exister.
    Celle du biclou est particulièrement en vogue.
    Le monde devient un décor-univers plus ou moins bon pour pédaler et éviter de dérailler en ce 21ème siècle.
    Les fabricants de quincaillerie à roulette se frottent les mains. Ils ont absolument besoin d'entretenir ces images de «l'art de vivre» (!) propre à la petite reine.

    En ce sens, il n'y a pas une très grande différence avec les automobilistes, à qui l'on vend aussi moult images et paraîtres.

    Mais l'avantage, en voiture, est que l'on a pas à se déguiser en fourmi atomique fluorescente !