«Allons nous aligoter l’aligoton!»

L’aligoté obtient, dès 1937, une première bénédiction avec la création de l’Appellation Bourgogne Aligoté en AOC régionale.
Photo: Jean Aubry L’aligoté obtient, dès 1937, une première bénédiction avec la création de l’Appellation Bourgogne Aligoté en AOC régionale.

Vous ne connaissez pas encore l’expression « s’aligoter l’aligoton » ? Le brevet de propriété intellectuelle de la marque des JO de Rio étant plutôt coriace à obtenir pour coiffer le titre de cette chronique, j’ai rapidement pensé opter pour le dépôt d’une pirouette intellectuelle beaucoup plus économique, mais surtout nettement plus sportive sur le plan de la performance organoleptique. Alors… s’aligoter l’aligoton ?

Des esprits libertins y trouveront sans doute quelques allusions du côté d’une saine sexualité, même si l’exercice en question trouve en réalité à lubrifier au maximum sa mécanique lorsque la température ambiante franchit le cap des 25 °Celsius. Il se produit alors une réaction en chaîne qui laisse bouche bée tant s’installe rapidement un indice élevé de « sapidito-palatabilité ». Est-ce comprendre que s’aligoter l’aligoton induit nécessairement un indice élevé de sapidito-palatabilité ? Des recherchistes de l’émission Découverte à Radio-Canada seraient actuellement sur le coup pour élucider l’affaire, dit-on.

Ce diablotin d’aligoté

S’il y avait justement aux Olympiques un sport qui récompense des cépages gagnants reconnus pour leur capacité à étancher la petite soif, eh bien, l’aligoté de Bourgogne serait sans conteste sur le podium. Avec le melon de Bourgogne, le picpoul ou encore l’alvarinho, pour ne nommer que trois de ses compagnons de boisson. Plus friand, coulant et digeste, tu meurs, disent d’ailleurs les gymnastes spécialisés en huile de coude.

Photo: Jean Aubry L’aligoté obtient, dès 1937, une première bénédiction avec la création de l’Appellation Bourgogne Aligoté en AOC régionale.

Mais trêve de contorsions. Où, quand, pourquoi mais surtout qui est l’aligoté ? Un document de la Côte d’Or datant de 1807 propose l’arrachage de l’aligoté plutôt que sa plantation, nous apprennent les auteurs Robinson, Harding et Vouillamoz (Wine Grapes). Bon, c’est bien mal parti, me direz-vous, mais il faut bien commencer quelque part, quitte à ce que le cépage en prenne un coup sur le moral.

L’aligoté aurait même déjà été cité dès 1780 sous le nom de Plant de Trois (ou Troy), mais l’empreinte de l’acide désoxyribonucléique (ADN) de l’athlète en question suggère plutôt qu’il serait parent de la fesse droite ou gauche (choisissez) des pinot et gouais blanc dont se réclament aussi le chardonnay, le gamay et le melon. Déjà un type de profil élancé se dessine. Essentiellement bourguignon, sa surface de plantation n’a pratiquement pas évolué depuis les 50 dernières années, nous apprennent toujours les auteurs, avec 1800 hectares plantés (sur les 2000 ha totaux en France).

Quant à l’avis des experts sans lesquels, encore une fois, nous serions plongés dans un univers si sombre que la barbarie ne serait que de la p’tite bière en comparaison (à ne pas confondre avec la Barberie qui est une grande bière de chez nous), l’aligoté ne s’afficherait qu’à titre de faire-valoir tout juste convenable pour astiquer les poignées de porte ou diluer la célèbre concoction du prêtre séculier et homme politique Félix Kir, dont se prévalent les assidus de terrasses qui ne jurent que par la crème de cassis Monna Filles de l’île d’Orléans (25,25 $ – 10381661 – ★★★★) pour faire rosir le célèbre cépage.

Votre vivacité d’esprit vous aura bien sûr fait comprendre que l’ajout de la douceur moelleuse de la crème de cassis à la verdeur, pour ne pas dire la raideur, du vin allait astucieusement compenser ladite dureté sur le plan de l’équilibre d’ensemble. Mais ça, c’était avant. Avant cette reconnaissance pour l’aligoté qui obtient, dès 1937, une première bénédiction avec la création de l’Appellation Bourgogne Aligoté en AOC régionale.

Depuis, une meilleure compréhension du cépage sur le terrain et un affinement au chai sur le plan oenologique l’élèvent désormais comme un incontournable à l’apéro, sur les coquillages, sur un chèvre frais ou, hé ! hé !, pourquoi pas, sur l’aligot au cheddar. Tout ça à peu de frais. Son portrait-robot ? Il est net et bien léger, salin et cristallin, et vous regarde droit dans les yeux l’air de dire : Viens me croquer si tu oses ! En voici 14 dégustés en sifflant sous la douche, histoire de se faire la bouche. Du propre, quoi.

Albert Bichot 2015 (15,95 $ – 130724). Le seul 2015 du lot pour un fruité bien gorgé de soleil et à la sève nourrie, fraîche, un rien fumée sur la finale. Simple, mais un régal à ce prix. (5) ★★1/2

Louis Roche 2014 (17,90 $ – 240382). Le tracé est net et le fruité, passablement substantiel, le tout mordant finement une bouche légère, stimulante et harmonieuse. (5) ★★1/2

Bouchard Père Fils 2014 (17,95 $ – 464594). Très beaunois de style pour un aligoté qui met du temps à s’ouvrir mais qui livre au final la marchandise. Clarté, franchise, tonus et fruité bien découpé derrière. Une affaire. (5) ★★★ ©

Maison Jaffelin 2014 (18,45 $ – 053868). L’aligoté classique, bien dans sa peau fruitée de pomme et de citron, à la fois vif, alerte, espiègle. Petite soif, dites-vous ? (5) ★★1/2

J-F P-L Bersan 2013 (19,70 $ – 11890934). Au sud-ouest de Chablis, à Saint-Bris le Vineux, l’aligoté enfourche sa monture minérale avec brio tout en faisant saillir sa fine musculature fruitée au passage. À moins de 20 $, pas question d’être à cheval sur les principes (ou les préjugés) ! (5 +) ★★★ ©

Domaine Roux Père Fils (20,80 $ – I.P. – 514 272-4343). Haute salinité ici pour un blanc sec léger et tranchant, expressif et sans concessions. Gourmand et friand, oui, mais tout de même plus sérieux sur la finale. (5 +) ★★★ ©

Domaine Jean-Marc Brocard « Louise Pinon » 2013 (23,10 $ – I.P. – 514 985-0647). L’impression des vieilles vignes se fait ici sentir sans réserve par une mâche supplémentaire, sans pourtant sacrifier à la glorieuse vigueur de l’ensemble. Richesse de terroir et longueur de bouche étonnante. (5 +) ★★★1/2 ©

Domaine Chevalier Père Fils (23,15 $ – 12899447). Plantés sur la commune de Ladoix, les aligotés locaux livrent une performance généreuse, aux sonorités graves, plus près du tuba que du basson, mais suffisamment enjouées pour rigoler avec une volaille à la crème à table. Bon appétit ! (5) ★★★ ©

Domaine Goisot 2014 (23,90 $ – 10520835). On est à un chuchotement minéral de Chablis ici. Dans un style floral et épuré où l’on entendrait une mouche volée tant il invite à la fois au recueillement monastique et aux soirées festives bourrées de jolies filles et de beaux garçons. Paradoxal, sans doute, mais voilà, c’est comme ça ! dirait Philippe Katerine. (5 +)★★★1/2

Domaine Buisson Charles « Sous le Chemin » 2013 (25,30 $ – 12511318). L’impression d’une fille du mâconnais qui ferait la cour à un gars de saint-aubin sur une terrasse de pouilly. Expression glorieuse d’une conversation fruitée promise à une finale pas piquée des hannetons. Sec, léger, détaillé, sapide et d’une salinité qui avive et fait rire. (5 +) ★★★1/2

Jean-Claude Boisset Bio Certifié 2013 (25,55 $ – 12479080). « Il ne faut pas hésiter à être très ambitieux avec l’aligoté pour en tirer le meilleur », avance Grégory Patriat, qui n’hésite pas à affirmer que « l’aligoté est un cépage noble ». Avec la façon dont tu te penches ici sur son berceau. Grégory, nul doute que tu l’ennoblis les yeux fermés ! Grande précision dans le style Patriat, d’une tessiture de voix qui évoque celle de l’actrice-chanteuse Nathalie Coupal penchée sur le répertoire poétique de Joni Mitchell. Scintillant ! (5 +) ★★★1/2 ©

Domaine René Bouvier Vieilles Vignes 2014 (25,65 $ – I.P. – 514 658-9866). Chardonnay à tendance oxydative ? Ça frise en effet quelques jurassiens perdus plus au sud. On gagne ici en substance avec un fruité qui a du poids tout en demeurant toutefois léger et articulé. Tenue et longueur. (5) ★★★ ©

Domaine Arnoux Père Fils (25,75 $ – I.P. – 418 997-9264). On entre par la grande porte de la Bourgogne ici avec ce blanc sec et léger, à la fois ample et délicat et à la sève fruitée sentant bon le coeur de pêche blanche bien mûr. C’est stylé, élégant, long en bouche. (5) ★★★1/2

Domaine De Villaine Bouzeron 2013 (39 $ – 10218783). L’aligoté s’adjoint la commune de Bouzeron au sud avec une empreinte terroir qui se mesure rapidement au nez comme en bouche. On se rapproche du Domaine Buisson Charles pour la profondeur et la connivence fruité–sous-sol, mais avec une dimension en plus. Sève serrée dotée d’un éclat minéral et d’une texture suave et tendue qui tient à la fois du rêve éveillé. Une leçon d’élevage signée Aubert de Villaine. Grande noblesse terrienne. (5 +) ★★★★ ©

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