Trop, c'est comme pas assez

Il y a quelques mois, un proche de Paul Martin confiait que le futur chef libéral pourrait avoir de la difficulté à s'adapter au rôle de premier ministre. «Comment va-t-il réussir à bien gérer et à bien s'adapter à une joute défensive? Un ministre des Finances est actif, avec son budget, ses politiques à élaborer. Quand il y a des crises, c'est le bureau du premier ministre qui s'en occupe, pas le ministre. Quand tu es premier ministre, tout finit par te retomber dessus et la joute défensive prend tout ton temps, toute ton énergie, ce qui t'en laisse moins pour être créatif. Ça va profondément le frustrer, l'agacer. Je pense que ce sera une de ses plus grandes difficultés d'adaptation.»

La gestion de crise n'a jamais été la force de Paul Martin et de son équipe. Il faut dire qu'ils n'en ont pas vécu souvent durant la course au leadership. Presque chaque fois, cependant, ils ont gaffé. Depuis une semaine, Paul Martin ne fait pourtant que ça, de la gestion de crise. La survie de son gouvernement en dépend. Le rapport de la vérificatrice générale, Sheila Fraser, sur le scandale des commandites a déclenché une tempête d'une rare violence et, pour l'instant, l'intense colère des Canadiens se mesure en chutes brutales dans les sondages.

Encore hier, un sondage Ipsos-Reid publié dans le Globe and Mail accordait 35 % des intentions de vote aux libéraux, comparativement à 48 % quatre semaines plus tôt. Les conservateurs, qui n'ont pourtant pas de chef, ont bondi durant la même période de 19 à 27 %, alors que les néo-démocrates sont restés à environ 17 %. Au Québec, le Bloc a pris les devants avec 45 % des intentions de vote, comparativement à 31 % pour les libéraux.

Il est encore trop tôt pour savoir si cela va durer, car tous les sondages publiés jusqu'à hier ont été effectués alors que l'émotion était à son comble. Ils ont eu lieu aussi avant que Paul Martin entreprenne une opération de relations publiques tous azimuths, avec participation à une tribune téléphonique de deux heures à CBC et des apparitions sur tous les écrans de télévision québécois.

Bien que furieux, de nombreux auditeurs de CBC ont souligné le courage du premier ministre de faire ainsi face à la musique. Cela changera-t-il leur perception, les rendra-t-il plus ouverts à ses arguments? Impossible de le savoir pour l'instant. Mais c'est justement pour renverser la tendance que Paul Martin se démène comme un diable dans l'eau bénite depuis une semaine.

C'est aussi pour réparer ses propres erreurs. Le premier ministre a généralement besoin de temps pour cristalliser sa pensée et l'exprimer clairement. Quand il y parvient, il devient un communicateur hors pair, comme on l'a vu aux Finances. Mais cette façon de faire l'a mal servi dans la crise actuelle. Dès le dépôt du rapport, il a semé le doute sur sa crédibilité en affirmant ne rien savoir et en n'assumant pas d'entrée de jeu, en tant qu'ancien membre du cabinet Chrétien, sa part de responsabilité dans le scandale. Il lui a fallu deux jours pour tenir une conférence de presse afin de clarifier sa position, expliquer qu'un ministre ne peut connaître le mode de gestion des programmes d'autres ministères, prendre sa part de responsabilité, reconnaître l'existence d'une direction politique et ainsi de suite.

Comme le disent les spécialistes des relations publiques, les premières heures d'une crise sont les plus cruciales. Quand on rate le départ, on en est réduit ensuite à faire du rattrapage et à limiter les dégâts. Paul Martin en est là.

L'enjeu est de taille. S'il ne parvient pas à corriger la perception des gens, il pourrait ne jamais avoir la chance de mettre en oeuvre son «plan audacieux», ses grandes réformes de l'appareil gouvernemental, ses politiques sociales et économiques. Lui qui rêvait d'une élection printanière, il se retrouve exactement là où il ne souhaitait pas être, à répondre du passé plutôt qu'à promouvoir ses propres politiques. Retarder le scrutin répondrait au souhait de la majorité des Canadiens, à en croire Ipsos-Reid, mais poserait bien des problèmes à Paul Martin. Il serait forcé de gouverner avec un cabinet temporaire, en plus de mettre en branle des politiques qu'il voulait lancer plus tard. Attendre permettrait au Parti conservateur de s'organiser et d'être perçu comme une solution de rechange par plus d'électeurs. Les commissions d'enquête sur l'affaire Arar et les commandites pourraient être en cours, tout comme les audiences de la Cour suprême sur le mariage gai.

Pour s'éviter tout ça, le chef libéral doit convaincre les Canadiens qu'ils ont raison de lui faire confiance, et vite, pour faire le ménage. Alors il se débat, promet de punir les coupables, décrit les mesures qu'il a prises, met même sa tête en jeu. Il met les bouchées doubles, et ce n'est pas sans risque. Qu'il soit présent et partage l'indignation des citoyens peut jouer en sa faveur, en plus de le distinguer de Jean Chrétien. Le danger est cependant d'en faire trop. Depuis presque une semaine, il alimente à lui seul les manchettes. N'eût été de lui, il y a certains jours où le scandale des commandites aurait été relégué aux pages intérieures des journaux.

La stratégie reste audacieuse et pourrait atténuer la rage de certains, mais elle ne mettra pas un terme à l'indignation. La grande différence entre ce scandale et ceux qui l'ont précédé — la somme en jeu est même secondaire — est qu'on ne parle pas ici d'incompétence administrative, mais bien d'abus délibérés des fonds publics pour engraisser les amis du régime. Les citoyens veulent la vérité et un vrai nettoyage. Impossible donc d'aller en élections au printemps sans faire un geste d'éclat. Paul Martin a évoqué au Soleil la possibilité d'un premier ménage dans les sociétés d'État d'ici les élections. Ça lui permettrait de prouver sa bonne foi, tout en sauvant ses plans.

mcornellier@ledevoir.com