Les nouvelles mythologies (7)

Durant la période estivale, cette chronique vous propose un voyage au coeur de quelques mythes qui construisent notre présent. Aujourd’hui, les récits de vie improbables…

Avez-vous suivi l’histoire de cet homme, Jeffrey Tanenhaus, qui au début de l’année a traversé les États-Unis d’est en ouest sur un Citi Bike, les Bixi de la ville de New York ? Êtes-vous entré dans le quotidien de Rebecca Sterritt, cette mère de deux enfants qui expose en ligne depuis novembre dernier son existence dans laquelle elle a fait disparaître le sucre tout comme les aliments industriels préparés, pour un an ?

Avant eux, il y a ceux qui ont passé un an en famille sans acheter de produits fabriqués en Chine, en se tenant loin du plastique, en réduisant au maximum leur production de déchets, en ne consommant que des aliments achetés dans un rayon de 100 km, en n’utilisant pas une goutte d’essence… Il y a eu ceux qui ont quitté leur emploi bien payé pour partir faire le tour de monde, en couple et en famille et qui surtout, comme tous les autres, ont détaillé chaque instant de cette nouvelle vie en rupture sur un blogue et sur les réseaux sociaux. Ces récits s’accompagnent toujours de photos pour témoigner de l’avancement, tout en sourire et dans l’esthétique festive, de ces aventures dans l’inconnu ou dans la contrainte.

Dans le regard des autres

La démocratisation des outils de diffusion a fait se multiplier dans les dernières années ces actes de bravoure relative qui consistent à briser une routine et à imposer une contrainte improbable à son existence dans l’espoir d’attirer les regards vers soi. En apparence très personnel et profondément introspectif, ce genre d’expériences n’existe toutefois que pour être raconté à des masses en quête de divertissement dans la surprise, avec la force de la confidence hasardeuse, du détail et de la photo.

Le partage, dont les tonalités moralisantes sont évidentes, particulièrement lorsqu’il est question d’environnement, d’alimentation, de santé, se fait dans l’espoir d’atteindre une singularité que l’homogénéité des rapports sociaux en réseau a fait perdre, mais surtout de s’attirer le respect des médias de masse et éventuellement d’un éditeur ou d’un producteur qui pourrait confirmer la valeur marchande de ces comportements dissonants dans un présent où l’héroïsme n’a depuis longtemps plus vraiment besoin d’objet pour émerger.

Le 14 juin dernier, Rebecca, qui vit à Victoria, en Colombie-Britannique, s’est d’ailleurs vantée sur son blogue d’être allée parler de son choix de vie d’un an sans sucre et pizza congelée à la matinale de Candy Palmater sur les ondes de CBC dans l’ouest. En 2008, Sara Bongiorni a transformé en essai à gros tirage son épopée familiale au coeur de l’économie mondialisée loin du « made in China ». Les rayonnements médiatiques induits par l’expérience atypique deviennent d’ailleurs chaque fois des composantes de la trame narrative de ces nouvelles aventures qui y trouvent là des sources convoitées de valorisation.

Un « je » et de l’attention

En 2016, la profondeur d’un engagement ne se mesure plus à sa valeur sociale intrinsèque, mais au nombre de clics, de citations et de retweets qu’il génère. Il n’a plus besoin de porter l’idéal d’un progrès, la volonté d’un avenir meilleur et défendre des valeurs de solidarité et d’équité. Il a juste besoin d’un « je » et de beaucoup d’attention pour avancer.

Un an sans voiture, un an sans prendre l’avion, un an sans bière, un an à vélo, un an autour du monde… ces récits de vie improbables troublent par la constance qu’ils cultivent. Ils sont la suite logique de ces popularités qui naissent dans les excès de la téléréalité. Ils se retrouvent au croisement du journal intime que le numérique a fait sortir de son intimité et du quart d’heure de célébrité qui transcende les époques et les générations. Mais surtout, en inspirant le respect, malgré la gratuité de leur propos et leur caractère généralement évidé, ils peuvent faire naître cet agacement et cette envie d’une autre aventure en forme d’une année sans eux.

En 2016, la profondeur d’un engagement ne se mesure plus à sa valeur sociale intrinsèque, mais au nombre de clics, de citations et de retweets qu’il génère

2 commentaires
  • Alice Savage - Inscrit 8 août 2016 12 h 19

    Mesure ou illusion de facilité ?

    "En 2016, la profondeur d’un engagement ne se mesure plus à sa valeur sociale intrinsèque, mais au nombre de clics, de citations et de retweets qu’il génère." Vraiment?

    Tout en appréciant grandement l'intérêt de cette série de réflexions, je m'offusque de cette phrase englobante et répétée en caractères gras.
    Vous eussiez pu préciser: " les médias et autres amateurs de simplisme se contentent d'indices faciles tels que..."
    C'est un fait, mais cela n'a rien à voir avec des "mesures" crédibles. Tout comme, par exemple, l'abus d'indices dépassés comme le PIB, chez les economistes et les décideurs politiques.
    Merci encore pour votre évocation d'un scientifique intègre autant quobstiné; c'est ce qui m'autorise à faire cette mise au point.

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 8 août 2016 16 h 44

    C'est pourquoi j'aime . Le Devoir . . .


    pour son contenu corsé , aiguisé , audacieux ( quoique pas suffisamment )

    qui secoue et élève la conscience .