Selfie-je?

Saut périlleux depuis une tour de Kuala Lumpur, en Malaisie. La soif de mise en scène n’a pas de fin pour les adeptes du «selfie» extrême.
Photo: iStock Saut périlleux depuis une tour de Kuala Lumpur, en Malaisie. La soif de mise en scène n’a pas de fin pour les adeptes du «selfie» extrême.

Comme la migration des oies blanches, l’été ramène invariablement son avalanche de selfies, son tsunami de visages bronzés, idiots ou pas. Depuis que les vacances pointent le bout du nez, les égoportraits ont commencé à déferler sur les réseaux sociaux, devenus les baromètres de vacances réussies. La preuve par mille que le bonheur a posé ses pantoufles chez nous. Surtout le signe que, même en pause, l’Homo erectus reste soudé à son téléphone intelligent, devenu le tam-tam de son humeur du moment, son alter ego virtuel. « Voyez, j’y étais ! »

C’est d’ailleurs en voyage que le phénomène frappe le plus. Devant la tour Eiffel ou la statue de la Liberté, qui ne saurait succomber à la tentation d’y immortaliser d’abord son minois ? N’en déplaise au patrimoine de l’humanité, à l’ère du selfie, les chefs-d’oeuvre doivent se contenter de l’arrière-plan.

Vu récemment dans un tramway à San Francisco : un jeune homme agrippé à la balustrade d’un légendaire cable car immortalisant son exploit avec une perche à selfie. L’objectif braqué sur lui-même, bien sûr, plutôt que sur la vue impayable du Golden Gate à l’horizon. Le voyage n’étant plus de voir l’ailleurs, mais de se faire voir ailleurs. « Selfie-je ? »

Pour répondre au besoin viscéral d’autopromotion de l’ego, certaines villes d’Europe ont plaqué au sol, devant des monuments, des « points à selfie », sorte de pastilles qui servent de balises aux touristes recherchant le cadre parfait pour propulser leur avatar dans le cyberespace.

Sitôt cliqués, sitôt partagés — plus de 150 millions de selfies ont transité sur les réseaux sociaux en 2014 —, avec, à l’avenant, une formidable campagne de pub gratuite pour l’industrie touristique, qui capitalise sur le besoin atavique des touristes de se faire voir en temps réel.

Avec 17 000 % de hausse entre son intronisation dans le dictionnaire en 2013 et 2014, le selfie continue de caracoler à la Bourse de l’amour-propre et des records de clics sur les réseaux sociaux.

Moi et mes clics

Beau sujet pour inspirer une psychanalyste. C’est d’ailleurs sur le phénomène que se penche Elsa Godart, thérapeute du divan, dans son dernier livre intitulé Je selfie donc je suis.

Le selfie, c’est d’abord l’ode au moment présent, avance la psychanalyste et philosophe. Pour l’auteure, il a introduit dans nos vies de mortels un changement de paradigme, avec la mise au monde d’un avatar virtuel et l’instantanéité des rapports.

« Le virtuel, c’est la mise en mouvement. On est pris dans ce mouvement de virtualité. On n’a pas le temps de se poser, de prendre de la distance, de réfléchir. C’est l’ici, moi, maintenant », dit-elle. En plus de changer notre rapport au temps, la construction des identités virtuelles a aussi changé notre rapport à la distance. « Nous sommes passés du lointain au très proche, et, pour la première fois, l’écran en deux dimensions, la machine, est devenu l’entremetteur de notre communication avec l’autre. Car le selfie est d’abord fait pour être vu, il devient le lien entre moi et l’autre », explique l’auteure en entrevue au Devoir.

Mortelle randonnée

La soif de mise en scène n’a d’ailleurs pas de fin pour les adeptes du selfie extrême, dont le dernier en liste a fait une culbute mortelle du haut d’une chute péruvienne, en juillet. C’est ce qui s’appelle la mise en abîme de soi-même en image, au propre comme au figuré. Disparaître en voulant immortaliser à jamais son image. Paradoxe suprême.

Ces « avatars » du moi à géométrie variable, mitraillés à la face du monde, plus que du narcissisme, ne révèlent-ils pas une grande marque de solitude ? soulève Godart. Le summum de cette schizophrénie entre réel et virtuel s’expose sur le site BeautifulAgony, qui rassemble les selfies de personnes seules s’immortalisant en plein orgasme. « La jouissance, c’est plutôt l’oubli total de soi. Or, là, les gens s’extirpent du réel, de l’action, pour mieux se regarder, pour mieux paraître sur le virtuel. Dès lors qu’on interrompt ce qu’on fait pour se prendre en photo, c’est autant de temps qu’on ne consacre pas à la relation à l’autre ou au monde », relève la psychanalyste.

Dérive des mots

Pour la philosophe, la folie du moi pixelisé témoigne de l’émergence d’un nouveau langage, où le message ne passe plus par les mots mais par l’image. « Le but n’est plus de dire, mais d’être vu et de se construire une image. Une image dont l’auteur a le total contrôle et qui est constamment recomposée, arrangée. La subjectivité est totale », soutient l’auteure. Pas étonnant que les stars en usent et en abusent pour faire leur autopromotion, s’exhibant poitrine ou fessier nu devant leur cellulaire.

Le mode selfie carbure à l’émotion, à l’impact, au flash. Les personnes politiques — et même le pape ! — en raffolent. Plus besoin de discours, exit les arguments. Place aux contenants. Même les émoticônes, émotions préfabriquées sur mesure, évacuent le besoin d’exprimer nos émotions en nos propres mots, souligne Elsa Godart. Rapide, soit, mais éloquent ?

« N’importe qui peut se filmer nu sous la douche ou en train de feindre l’orgasme et obtenir rapidement l’attention avec un selfie. Je crois qu’on est de moins en moins dans une société du discours, de l’introspection, mais plutôt dans une société captive de la représentation. »

Crise existentielle

Le selfie est souvent perçu comme un acte égocentrique, le pur produit d’une société tournée vers son nombril. Elsa Godart, elle, y voit plutôt l’expression d’un avide besoin d’être rassuré par le regard de l’autre. Une version moderne du syndrome de la reine de Blanche-Neige, dont le miroir aurait été troqué pour un cellulaire. Ces nouvelles manies numériques révèlent une société en pleine crise existentielle, en quête de repères dans le brouillard du cyberespace. En ce sens, le selfie a quelque chose d’une pulsion adolescente, pense Godart, puisque sa valeur augmente dès qu’il est commenté, liké, partagé.

« Nous sommes à l’étape du miroir. Nous avons besoin du regard de l’autre pour nous construire et flatter notre propre ego », pense-t-elle.

Freud, sors de ce corps. Bon, bon, bon, plus moyen de se payer un petit selfie sans culpabiliser maintenant ? De se frotter dans le sens du poil l’espace d’un ou deux clics ? Les dérives du selfie frôlent la caricature, soit, mais le besoin de reconnaissance n’est-il pas vieux comme le monde ? La petite tape dans le dos, la mention honorable, les 15 minutes de gloire… La faim du regard des pairs n’est-elle pas inscrite dans l’ADN humain ?

À ça, plusieurs rétorquent que Van Gogh, Frida Kahlo, Warhol et autres émules de l’autoportrait furent en leur temps des pionniers du selfie. Mais pour Godart, la différence fondamentale, c’est que les égoportraits d’aujourd’hui sont catapultés dans le firmament virtuel en moins de temps qu’il n’en faut pour écrire un texto, avec l’espoir de commentaires en retour.

« Quand exister est d’être vu, on entre dans un puits sans fond, pense-t-elle. Cette nouvelle humanité virtuelle, il nous reste à l’apprivoiser. On a besoin de recréer du “ lien , carle virtuel nous éloigne de la réalité, du contact direct et sans fard avec l’autre. En ce sens, il y a une aliénation par l’écran. Pour que tout ne soit pas qu’illusion, il faut des rencontres de chair et d’os. »

Dis-moi, miroir, miroir, combien de clics ?

Détournement de «selfie»

Au lendemain des attentats du 13 novembre, la classe politique française s’est hâtée de profiter de la popularité du selfie pour inciter les Français à « afficher » en bloc leur solidarité sur le site de l’Élysée, en y publiant leurs égoportraits arborant le drapeau français. « Le selfie est devenu une arme de propagande politique frôlant le marketing. Dans ce genre de situation dramatique, c’était une récupération d’un goût douteux », note Elsa Godart. Le selfie étant foncièrement spontané, sa nature peut-elle vraiment être dictée par d’autres ?

Les mots […] sont devenus “has been”. Le monde “s’écrit” en photos. Quelques millions de pixels parlent […] des sentiments et des émotions. Le nuancier affectif est réduit à l’interprétation du prêt à voir.

Photo: iStock Une randonneuse est en train d’immortaliser ses prouesses sur une tablette numérique.

Notre génération avance avec le sentiment de devoir être reconnue en permanence. En ce sens, nous avons perdu une liberté, celle qui consiste à être librement nous-même sans chercher à plaire par peur de décevoir, d’être “disliked”.

5 commentaires
  • Marc-André Fortier - Abonné 5 août 2016 07 h 26

    Jusqu'où?

    Il est 7h20 en ce magnifique vendredi ensoleillé et ce texte m'a foutu le cafard... J'ai l'impression que cette société dans laquelle je tente d'exister tant bien que mal est prise d'un mal qui ne fait que s'amplifier.

    Entre ces gens qui se tuent en tentant l'ultime égoportrait, ce jeune filmé alors qu'ils agressent un itinérant et la bêtise générale du quotidien, je vois un immense trou qui laisse fuire notre humanité alors que tout le monde est occupé à «profiter» du moment présent.

    Difficile de demeurer optimiste...

  • Robert Libersan - Abonné 5 août 2016 10 h 01

    Immortaliser son plaisir

    La grosse leçon de morale ce matin.

    Pour moi, c'est une façon d'immortaliser son plaisir dans le temps. C'est plein de vie là-dedans. L'égo-portrait a lieu avec du monde bien en chair et en os.

    L'égo-portrait est une façon de voir le monde d'une façon différente des personnes bien pensantes.

  • Daniel Cyr - Abonné 5 août 2016 10 h 22

    L'autoportrait au delà des réseaux sociaux...

    Phénomène intéressant à analyser en soi. Mis à part la production pour les réseaux sociaux, car il faut l'avouer, les portraits de soi n'aboutissent pas tous dans ces canaux, loin de là, une part des autoportraits (des auto-cinéma à la limite) resteront discrets, à diffusion très restreinte. Ne sont-ils pas une réponse à la virtualité hors de notre contrôle que représente le Cinéma et de tous ses dérivés que l'on nous sert sous toutes sortes de formes, ad nauseam, cinéma qui n'est pas toujours édifiant soit dit en passant, et qui fut un des grands pas dans virtualité.

    Faire son propre cinéma, matérialiser ses souvenirs, étendre la portée du moment présent, ne voilà t'il pas certaines raisons d'être de ses images? Motivations dont profite parfois notre relation avec autrui. Cette mise en images n'est pas nouvelle, pensez aux premiers explorateurs qui se faisaient accompagner par des peintres, ensuite par des photographes, la technologie la rend par contre toujours plus accessible et facile à faire... soi-même! Avant de conclure que ces clichés sont des trous (des failles de sécurité pour rester dans le monde numérique!) à notre liberté, il faut mettre en perspective et prendre en compte toute la créativité que les nouvelles caméras permettent au delà des stupidités relatés de manière tout aussi virale que les selfies dénoncés. Qu'est-ce qui est le plus idiot, le détraqué qui se filme en train de faire des conneries, ou ceux qui relatent ses exploits et en font un pan toujours grandissant et inquiétant des médias? Les humains resteront des humains, capables du meilleur ou des pires idioties peu importe le médium. Vaillent-elles la peine de s'en offusquer, à la limite, de s'en préoccuper outre-mesure? Notre liberté devrait justement nous permettre de voir et tirer le meilleur de l'évolution des technologies, une avenue beaucoup trop négligée car beaucoup moins cliquante.

  • Marc Therrien - Abonné 5 août 2016 12 h 22

    Être heureux, c'est être avantageusement perçu?

    Si, partant du philosophe George Berkeley pour qui «exister, c’est être perçu», pourrait-on compléter en disant «qu’être heureux, c’est être avantageusement perçu?» Dans un monde d’apparitions et d’apparences, il semble plus important aujourd’hui d’avoir l’air merveilleusement fantastique en dehors que de vraiment bien se sentir «en dedans». Et, qui sait? Peut-être qu’à force de feindre d’être heureux à tous les jours, on peut vraiment arriver à l’être. Il s’agirait alors d’une philosophie de vie menant au bonheur qui serait contraire à celle proposée par bien des philosophes dont André Comte-Sponville par exemple, pour qui «vaut mieux une vraie tristesse qu’une fausse joie».

    Marc Therrien

  • Denis Paquette - Abonné 6 août 2016 08 h 38

    devenir mon propre sujet objet

    pourquoi pas, il y a pluieurs façon de participer au monde, il fut un temps, ou je n'aurais pas osé performer de la sorte, je ne valorisais pas assez mon sujet objet, puis peu a peu, ca pris le pas sur les légendes,les mythes, et les dogmes, j'ai enfin compris, que ca vaut bien n'importe lequel fantasme pour mégalos