L’Acadie, si loin, si proche

Quand on embrasse le panorama du haut du phare à la pointe de l’île Miscou, l’Acadie et la Gaspésie se marient sous le même brouillard.
Photo: Dr Wilson Creative Commons Quand on embrasse le panorama du haut du phare à la pointe de l’île Miscou, l’Acadie et la Gaspésie se marient sous le même brouillard.

Parfois, on accumule les virées à l’autre bout du monde sans avoir pris le soin d’explorer les régions près de chez soi, mais cet été, pas d’exotisme à l’horizon de mes vacances. J’ai emprunté pour la première fois les routes du Nouveau-Brunswick, tout étonnée de découvrir à quel point la francophonie demeurait vivace dans la péninsule acadienne. Je l’avais crue plus amochée. Fière de ses racines, à part ça. Hors de son enclave, l’anglais domine la province. Un vrai repaire d’irréductibles.

Quand on embrasse le panorama du haut du phare à la pointe de l’île Miscou, entre la Baie-des-Chaleurs et le golfe du Saint-Laurent, l’Acadie et la Gaspésie se marient sous le même brouillard.

Roulant de Shippagan au Cap-Pelé, plus bas et par-delà, je sentais pourtant le manque d’amarres politiques entre nos deux territoires. Intimes au cours des années 1960 et 1970, le Québec et l’Acadie avaient manifestement dérivé loin l’un de l’autre, comme jadis les continents. Il me semblait que le PQ, du moins, par son projet collectif, aurait pu au cours de ses mandats tisser des liens plus solides avec le Nouveau-Brunswick, seule province bilingue canadienne, dont on franchit la frontière sans s’en apercevoir. Sa population francophone est plus fragile, moins nombreuse qu’au Québec, en lutte pour sauver la même langue.

 
Photo: Dr Wilson Creative Commons Quand on embrasse le panorama du haut du phare à la pointe de l’île Miscou, l’Acadie et la Gaspésie se marient sous le même brouillard.

À croire que le Québec nationaliste ne s’est jamais remis du refus du Nouveau-Brunswick d’appuyer ses visées référendaires.

Nul ne comprend l’autre, en somme, chacun pris dans les rets de son histoire et de ses mécanismes identitaires.

L’Acadie du XVIIIe siècle d’avant la déportation, que la France et l’Angleterre s’arrachaient, s’était voulue neutre, tout en refusant de prêter allégeance à la Couronne britannique. Hier, c’est aujourd’hui.

Suivez les artistes !

Remarquez, des liens musicaux, littéraires et ethnologiques sont encore tissés serré entre les deux territoires. L’Acadie des artistes et des écrivains s’exporte au Québec. Sans les chansons de Lisa LeBlanc et d’Édith Butler auparavant, sans les films de Rodrigue Jean, sans les voix de la diaspora louisianaise, sans la Sagouine d’Antonine Maillet — dont la faune revit plein kitsch sur une île de Bouctouche —, l’écho acadien serait plus ténu sur nos terres. La culture érige des ponts partout.

À la Librairie Pélagie de Caraquet, j’ai acheté Solstices d’Herménégilde Chiasson, le poète acadien emblématique. Ses phrases s’entortillent parfois, mais sur une musique si belle qu’on ne revient pas toujours en arrière pour en pénétrer tout le sens. La mélodie des mots suffit parfois à notre bonheur. Ailleurs, une image frappe au tournant : « Un arbre qui tombe dans la forêt et le bruit que personne n’entendra. » Allez ! Son livre fera la route avec nous.

En Acadie, d’autres fantômes que les nôtres hantent les francophones, et comment les ignorer ? De lectures en visites de petits musées, de conversations en observations, tout ramène le visiteur à la déportation.

Le « Grand Dérangement » de 1755 à 1763 est tellement un euphémisme que l’expression fait sourire. Grands dérangés, vous dites, ces Acadiens condamnés à l’errance par les Anglais ? Leurs familles séparées aux quatre vents, avec le mythe d’Évangéline, poème d’Henry Longfellow, pour en symboliser les déchirements. Le voyage vous remet en tête leur expulsion de la Nouvelle-Écosse, puis leur dissémination vers la France, l’Angleterre, les États-Unis, le Québec. Le Nouveau-Brunswick fut lui-même une terre d’accueil pour les Néo-Écossais arrachés à leurs aboiteaux. Certains fuyards s’étaient cachés dans le bois, où ils fraternisaient avec les autochtones, qu’ils tassèrent à leur tour.

L’histoire est un grand dérangement à répétition.

Voyage entre les solitudes

De cet exode-là, il reste quelque chose en Acadie ; comme un sentiment de nation inachevée, fractionnée, sensible partout, dont les créateurs et les gens témoignent.

Le fait français, si vivace dans la péninsule acadienne, s’efface des villes du centre, mais aussi du Sud, comme à Fredericton, puis le long de la côte jusqu’à la baie de Fundy. Au milieu : Shediac (attrape-touristes) est une zone tampon où le chiac, au confluent des deux langues, domine, avec quelques brèches à Moncton, très français malgré tout.

On se heurte aux cloisons entre chaque communauté. Francophones d’un bord, anglophones de l’autre, et autochtones au milieu. Trois solitudes repliées sur elles-mêmes.

Micmacs et Malécites s’isolent, bien davantage que les Premières Nations du Québec, absents de la sphère publique, des routes et des cafés d’étapes, sans même proposer d’artisanat. On demande aux Blancs : « N’y a-t-il pas une réserve à côté d’ici ? » Ils vous regardent de travers : « Vous voulez vous rendre là-bas ? » Stupeur et tremblements !

Les Micmacs ne sont pas trop accueillants, faut dire, et nous collent un camion au derrière pour pousser l’auto vers la sortie. De vieilles rancunes liées aux quotas de pêche au homard n’ont pas amélioré leurs rapports avec les Acadiens blancs, toutes langues confondues.

Dans leurs fiefs de Miramichi, de Fredericton ou d’ailleurs, des commerçants anglophones envoient balader, assez souvent pour que ça se remarque, les voyageurs francophones. Des tensions aiguës, à fleur de peau.

Alors, je me suis plongée dans le roman historique Les marées du Grand Dérangement de Claude Le Boutihiller, un des auteurs les plus féconds de l’Acadie, enfanté par Caraquet, disparu au printemps, afin de mieux comprendre les antagonismes croisés venant apparemment de loin. Saga de la dépossession des Acadiens comme des Micmacs, qui s’éclaire en détail dans ce livre.

Au retour par le Maine, en pleine forêt, une vieille hôtelière dans sa cage de verre pare-balles, une carabine bien à la vue, montrait un nouveau visage de la société : l’Amérique de Donald Trump. Il en existe heureusement une autre.

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